— Victoire ! cria le bon capitaine en arrachant l’outre des mains de Gisgon qui s’en emparait déjà.
— Patientez, dit Ettbal en riant, patientez. Il y en aura pour tout le monde ! Je porte justement un chargement de vin à Ophir.
— Je ne te quitte plus, alors ! s’écria Himilcon. Mon œil et mon gosier sont à toi. »
XXI
La reine de Saba[*].
Cependant le vent s’était calmé. Ettbal nous donna la direction ; le Cabire a prit en tête, et notre flottille fila joyeusement vers la côte d’Ophir, remorquant le gaoul de mon cousin. Ettbal fit servir sur l’arrière de l’Astarté un vrai festin, un festin phénicien. A nos matelots, il fit distribuer fromages, olives, figues et raisins secs, et double ration de vin. Nous-mêmes nous assîmes sur des tapis qu’il fit prendre dans son navire, car les nôtres étaient usés ou vendus, et pour la première fois depuis des années nous mangeâmes joyeusement les mets de Tyr et de Sidon, en buvant le vin de Byblos et d’Arvad. Notre cœur se dilatait d’aise. Bien des fois je vidai et je remplis ma coupe. Enfin, je dus céder aux instances d’Ettbal et commencer le récit de nos aventures, qui dura jusque dans la nuit.
Quand j’eus fini, Ettbal, qui avait écouté en silence, leva les mains vers le ciel étoilé de constellations amies.
« Par Astarté ! par tous les dieux ! s’écria-t-il, je suis stupéfait d’admiration et ton récit mérite d’être écrit en lettres d’or. Nous avons reçu tes chargements et messages venant de Gadès, mais depuis ce temps nous te croyions perdu sur l’Océan. Que de merveilles n’as-tu pas vues ! Quant au scélérat Bodmilcar, personne n’a entendu parler de lui. Sans doute, les dieux justes l’auront fait périr ! »
Je fis présent à Ettbal de plusieurs belles perles qu’il ne voulait pas accepter, mais je le décidai à le faire. Puis, comme le gaoul n’était avarié que dans ses manœuvres et non dans sa coque, et que le temps était favorable et la route facile et connue, nous allâmes tous prendre le repos dont nous avions besoin.