« Capitaine Ettbal, dit Himilcon en se levant de bon matin, t’es-tu déjà battu en ce présent voyage ?
— Non, lui dit Ettbal surpris. Pourquoi me demandes-tu cela ?
— Eh bien, lui dit Himilcon, cela ne va pas tarder à t’arriver. Avec nous, il pleut des coups. Nous ne pouvons mettre le pied en aucun endroit qu’il ne s’y rencontre quelque bagarre. Nous attirons aussi sûrement les batailles que les caps attirent les gros temps. Quand nous ne nous battons pas contre les hommes, nous nous battons contre les bêtes, et quand nous sommes en paix avec les bêtes, nous sommes en guerre avec la mer. Ainsi, prépare ton cœur, tes bras, et tes armes. »
Ettbal se mit à rire.
« J’espère, dit-il, que vous êtes à la fin de vos traverses, que nous ferons pacifiquement ensemble le voyage d’Ophir et que nous reviendrons paisiblement. A ce propos, capitaine Magon, sur quels objets d’échange comptes-tu à Ophir ? Car c’est précisément de là que viennent l’or et l’étain, mais non toutefois en si grandes quantités que tu en apportes.
— Comptes-tu pour rien, lui dis-je, ma pierre précieuse du Nord, l’ambre, produit de la mer brumeuse ? Avec une petite portion de mon ambre, je prétends acheter encore des épices, et des aromates, et du bois de santal, et des paons, et des singes, et toutes les merveilles qu’on voit en Ophir. »
Après six jours de navigation le long des côtes rocheuses de l’Arabie, nous entrâmes dans le port de Havilah, ville principale du royaume d’Ophir et de Saba. Ce port n’a point de quai, ni de défenses, ni d’arsenaux comme ceux des Phéniciens ; mais c’est un bon port de commerce et bien abrité. Tout autour est bâtie la ville, en amphithéâtre sur les hauteurs avoisinantes. Ses maisons blanches à terrasses ou à dômes bruns et rouges, entremêlées de bouquets de palmiers, produisent sur le ciel bleu le plus heureux effet. Parmi les maisons, on voit les dômes de temples tout dorés ou revêtus de bronze qui jettent un éclat éblouissant. Le palais de la reine du pays est bâti au bord de la mer, car cette reine s'intéresse fort aux choses de la navigation ; c’est à la mer d’Ophir qu’elle doit sa prospérité, quoique ses habitants ne naviguent pas eux-mêmes ; mais leur ville est l’entrepôt entre l’Inde lointaine et nos propres contrées.
Le palais de la reine est bâti en bois de cèdre et garni de grillages et de balcons à jour. Il est tout éclatant de peintures et d’incrustations précieuses, et orné de voiles et de tentures d’étoffes bariolées et chatoyantes. C’est à ce palais merveilleux que je me rendis avec mon cousin et tous mes chefs : je voulais m’acquérir la bienveillance de la reine par un présent digne d’elle. Je réunis donc de beaux morceaux d’ambre que je plaçai dans une grande coupe en argent de Tarsis, et je me présentai au palais, où je frappai sur le grand tambour qui est à la porte, car c’est ainsi qu’on demande accès à la reine.
De la terrasse qui domine la mer, la reine avait vu nos vaisseaux entrer dans le port, et nous-mêmes arriver au palais. C’est là qu’elle a coutume de s’asseoir sous un pavillon d’étoffes brochées, au milieu des princes, des dames et des ministres de son royaume. Elle ordonna qu’on nous fît entrer, et on nous conduisit par un jardin que nous ne pouvions nous lasser d’admirer. Les plantes aux fleurs éclatantes et au vaste feuillage, les eaux vives contenues dans les bassins, les pavillons tendus entre les arbres, les singes rares attachés par des chaînes d’or et grimaçant dans les branches, les oiseaux de l’Inde au plumage brillant et bariolé, les paons qui se promènent dans les allées en étalant leur queue chatoyante, tout, dans ce palais enchanté, est digne du royaume le plus riche de la terre.