La reine de Saba.

Nous nous prosternâmes devant la reine, puis elle nous dit de nous lever. Elle est elle-même aussi brillante que son palais, étant toute jeune et belle comme la lune. Elle était entourée de joueuses de tambourin, de porteuses d’éventails et de coiffeuses, parfumée d’essences et vêtue avec la dernière richesse. Dans sa chevelure et son cou étaient des bijoux et des parures qui auraient suffi à payer l’équipement et l’entretien, pendant une année, d’une flotte de guerre. Elle portait une robe brodée d’or rouge, sur laquelle étaient représentés des personnages, des quadrupèdes et des oiseaux, et qui retombait par-dessus ses autres vêtements ; ses manches étaient relevées jusqu’au coude, et ses bras chargés de bracelets qui valaient des milliers de pièces d’or. A sa vue nous fûmes éblouis. Hannon récita immédiatement les vers suivants :

« Ses yeux sont comme des lunes : que dis-je, comme des lunes ! Ce sont des soleils. L’arc de ses sourcils lance des flèches qui percent le cœur des mortels !

« Voici la reine dont la justice s’étend sur tous les êtres, celle qui a dompté et pacifié tout l’univers !

« Je chante ses bienfaits : que dis-je, ses bienfaits ! Plutôt les colliers qui enchaînent le cou des humains !

« Je baise ses doigts : que dis-je, ses doigts ! Plutôt les clefs des faveurs divines. »

La reine, qui parlait fort bien le phénicien, car la langue qu’on parle en Ophir ressemble beaucoup à la nôtre, fut enchantée de l’éloquence d’Hannon. Elle daigna jeter un regard sur mon présent, et voulut que moi-même je lui racontasse mes aventures. Ensuite elle se leva et nous ordonna de la suivre dans son jardin qu’elle nous fit voir elle-même. Elle s’avançait en se balançant sur ses hanches, suivie de toute sa cour et pareille à une déesse. Avant que je prisse congé d’elle, elle me dit de revenir le soir avant mon départ, attendu qu’elle avait des ordres à me donner.

Le soir même, la reine envoya des présents magnifiques, des provisions abondantes pour nos navires, des vêtements brodés pour les femmes qui étaient avec nous, et une tunique d’écarlate avec une ceinture d’hyacinthe et un baudrier brodé d’or et de perles pour Hannon.

Nous passâmes huit jours à Havilah, faisant nos échanges et admirant les curiosités de la ville. On y rencontre les peuples les plus divers, ceux qui viennent de l’Inde et de la Taprobane, ceux qui viennent de l’Éthiopie et ceux qui viennent des bouches de l’Euphrate. Les Sabéens eux-mêmes ressemblent beaucoup aux Juifs, aux Phéniciens et aux Arabes, sauf qu’ils sont plus petits de taille et plus bruns de visage, mais leur reine est très-blanche. L’or et l’étain qui existent dans ce pays viennent de l’Inde, ainsi que les paons, l’écaille et l’ivoire. Les épices, les étoffes précieuses et les vases de verre opaque viennent de plus loin encore, par l’Inde, de pays où personne n’est jamais allé. On m’a dit qu’il fallait deux ans pour y aller, en partant de l’extrémité de l’Inde.

Le jour de mon départ, je me présentai devant la reine.

« Magon, me dit cette grande souveraine, tu sauras qu’il y a dix-huit mois, le vieux roi David qui t’avait envoyé en Tarsis est mort. Son successeur est un jeune roi, son fils, qui s’appelle Salomon, de la puissance et de la sagesse duquel on me dit des choses merveilleuses. Il domine jusqu’au golfe d’Élam, sur la mer des Roseaux, où il possède le port d’Hetsion-Guéber. Je veux entrer en amitié avec ce grand roi, et je te chargerai pour lui d’un présent digne de lui et de moi-même.