— Tu as raison, lui dit Hannon qui venait de démailloter la dame Astarté et la tenait à deux mains, la regardant amoureusement, — elle était en albâtre, ornée d’un triple collier de perles d’or et portant sur la tête un bonnet pointu de marin, sous lequel passaient les épais bandeaux de ses cheveux ondulés. — Moi aussi, je fais un vœu à la déesse, et je suis convenu avec elle de ne le remplir que quand elle m’aura exaucé. »
A ces mots, il baisa la face de l’image, et il me sembla que les feuillages des cyprès frémirent doucement. La prêtresse aussi dut l’entendre, car, posant sa main sur l’épaule d’Hannon et me souriant, elle s’écria :
« Allons, amiral Magon, marchons ! Le moment de s’embarquer est venu. Le moment est heureux, je le sens, la déesse me le dit. Marchons.
— Oui, marchons ! répétai-je. A nos vaisseaux, enfants ! Adieu, Baaltis Tyrienne ; adieu, dame des cieux. Cette nuit, tu nous regarderas du ciel sur la Grande Mer, et non plus en tes bosquets. »
Hannibal, qui avait remis son casque, fit un signe et les trompettes sonnèrent leur fanfare. Hannon et la prêtresse vinrent se placer d’un côté, et de l’autre, Himilcon serrant les Cabires entre ses bras. De toutes parts accoururent soldats et matelots et le cortége se reformant dans l’ordre où il était venu, nous descendîmes vers le port, par les rues pavoisées en l’honneur de la fête du Printemps. Les quais et les rues avoisinantes du port étaient tellement remplis de monde que nous eûmes peine à nous frayer un passage. Au milieu de la foule des Phéniciens, on voyait des Syriens en robe frangée, des Chaldéens à la barbe frisée, des Juifs en tunique courte et aux hauts brodequins, portant la peau de panthère sur l’épaule, des Lydiens au front entouré d’un bandeau, des Égyptiens, la tête rasée ou portant une grande perruque, des Chalibes sauvages à demi nus, des hommes du Caucase gigantesques, enfin toutes les nations, car les peuples les plus éloignés se rencontrent dans nos villes phéniciennes, où les conduisent le commerce et l’industrie des nôtres.
Des Arabes et des Madianites nomades regardaient avec étonnement le mouvement de la foule et la hauteur des maisons. Des Scythes de Thogarma, aux jambes entourées de courroies, à la démarche pesante, semblaient surpris de ne voir ni chevaux ni chariots dans les rues étroites.
Tout ce peuple riait, criait, chantait en vingt langues différentes, se poussait et se bousculait à chaque nouveau flot de gens qui descendaient d’une rue ou qui venaient d’un autre quai, et se précipitait à chaque nouvelle bande de musiciens, à chaque nouvelle troupe de prêtres, chaque disque peint porté en procession. Nos trompettes et nos soldats eurent leur part de curiosité, et c’est au milieu d’un véritable remous que nous pénétrâmes, par l’arsenal, sur le quai réservé où nos navires, la poupe tournée vers la terre, nous attendaient avec les quelques matelots qu’on y avait laissés de garde.
Bodmilcar et l’eunuque étaient en avance, debout contre l’échelle qui montait à la poupe du Melkarth et causant avec animation. Dès qu’ils nous virent, ils se turent et l’eunuque vint vers moi, tandis que Bodmilcar sifflait pour rassembler ses matelots.