« Vous êtes des gens étranges, et comme on en voit peu ici, dit-il. Les Phéniciens se mêlent d’ordinaire de leur commerce et non de juger les empires.

— Nous revenons de très-loin, dit Hannibal. Cela nous a changé le caractère.

— Si Adonibal, suffète amiral d’Utique et de Cartage, était ici, dit Himilcon, il t’apprendrait que les Phéniciens peuvent juger les empires. Mais tu ne connais pas Utique et tu ne sais pas où est Carthage. »

En ce moment, nous eûmes le spectacle d’une partie de l’armée assyrienne passant de la rive droite sur la rive gauche. Le fleuve était couvert de radeaux et de barques, sur lesquels on embarquait les chariots ; les chevaux suivaient à la nage, tenus par des hommes placés à l’arrière de ces embarcations. Les fantassins traversèrent sur des outres gonflées d’air. Tout cela se fit au milieu des cris et de la plus grande confusion. Quelques-uns se noyèrent. Sur une rive, les officiers, le fouet à la main, frappaient leurs hommes à coups de lanière pour les faire hâter. Sur l’autre, je vis des prisonniers qu’on ramenait devant un chef. Celui-ci était assis sur une espèce de trône, entre des gardes et des officiers. On porta d’abord devant lui les dieux et le butin de la ville capturée. Puis vinrent les prisonniers demi-nus, hommes, femmes, enfants, entourés de soldats qui les frappaient et les maltraitaient. Quelques-uns des hommes avaient des entraves, des chaînes et des carcans de bronze. La plupart avaient les coudes liés derrière le dos. On fit prosterner les principaux d’entre eux devant le chef, qui leur mettait le pied sur la nuque. Il faisait grâce à quelques-uns, et faisait couper, devant lui, la tête aux autres. Quatre furent accrochés par la poitrine sur des pieux aigus qu’on planta sur un tertre, à quelques pas de là.

Ce spectacle de désolation était vraiment affreux. Hannibal et Chamaï, habitués à voir de pareilles scènes dans leurs guerres, y prêtaient une médiocre attention. Mais Aminoclès et les Phokiens regardaient avec une véritable colère.

« Par Dzeuss ! s’écria le brave homme, si jamais une armée pareille fondait sur l’Hellade, tous les peuples hellènes se feraient tuer jusqu’au dernier homme, plutôt que de se laisser enlever leurs dieux et de souffrir qu’on les réduise eux-mêmes en esclavage. Heureusement l’Hellade est loin ! »

Ces Hellènes sont un peuple très-courageux, et qui tient, par-dessus tout, à sa liberté.

Pendant que le Balazou était à notre bord, il vint un messager du roi me demander qui nous étions. Je le lui expliquai convenablement. Il revint une heure après et m’ordonna de l’accompagner devant le grand Binlikhous.

Cette fois, je n’emmenai que le seul Hannon avec mes huit matelots. Hannon marchait à côté de moi, pensif et méditant dans sa tête quelque beau compliment pour le roi d’Assyrie. Mais il ne nous fut donné de voir la splendeur de ce fier souverain que de loin. A cent pas de lui, on nous fit arrêter et prosterner. Il était assis sous un bouquet d’arbres, tellement entouré de gardes, de porteurs d’éventails, de porteurs de parasols, d’échansons, de chasse-mouches et de toute sa pompe, que je ne distinguai d’abord que sa tiare étincelante de dorures, ses pieds nus chargés de pierreries et sa robe brodée et frangée. Dans ce rayonnement, je finis par voir sa tête, fort majestueuse, avec de longs cheveux bouclés et une grande barbe frisée.