Je n’eus pas besoin de le dire deux fois. Mes compagnons avaient entendu le nom de Bodmilcar aussi bien que moi. Un instant après, nous étions embarqués.
Je réunis aussitôt tous mes chefs sur l’arrière de l’Astarté, et je leur rendis compte de tout ce qui venait de se passer.
« Compagnons, ajoutai-je, à quelques encablures d’ici, Bodmilcar est là, qui nous guette dans l’ombre. Derrière nous, le Balazou arrive sans doute avec ses bandes féroces. Nous avons, dans le flanc de nos navires, de quoi faire notre fortune à tous. Nous laisserons-nous prendre misérablement au terme de notre voyage ?
— Non, non ! s’écrièrent-ils tous. Le moment de combattre vaillamment est arrivé. Aux rames, et tombons dessus !
— Que j’arrive à l’abordage, s’écria Chamaï, et Bodmilcar est mon homme.
— Il est à moi, cria Hannon, que je vis en colère pour la première fois de sa vie. Il est à moi seul ; je ne veux pas qu’il m’échappe !
— Jeunes fous, leur dis-je, vous aurez assez affaire tout à l’heure pour ne pas vous quereller maintenant. Il nous reste une heure de nuit : profitons-en pour nous rapprocher de la mer le plus possible. »
Nos navires partirent avec précaution, l’Astarté tenant le milieu du chenal, l’Adonibal la droite et le Cabire serrant la berge à gauche. Tout le monde était en armes. Tous nos feux étaient éteints. Nous étions debout et prêts dans les ténèbres, et le cœur nous battait plus vite qu’à l’ordinaire.
Bicri, accroupi à l’avant, avait répandu ses flèches sur le pont devant lui et tenait son arc tout prêt dans sa main. A ses côtés étaient Dionysos, l’arc bandé, et Jonas, une grande hache passée dans la ceinture et la trompette à la main. Himilcon, à l’arrière, dirigeait les timoniers, le bouclier au bras et le coutelas au poing. Hannibal et Chamaï, debout à la tête de leurs gens, se dressaient sur la pointe des pieds pour apercevoir l’ennemi les premiers.
Enfin le soleil se leva, et en même temps j’entendis le bruit du flot sur la barre, et je vis les trois navires de Bodmilcar nous barrant le passage, le Melkarth au milieu. Sur leur pont, c’était un fourmillement de lances et de casques. Les deux rives étaient désertes.