« Eh bien ! Hannon, mon ami, lui dis-je, va-t’en querir ton psaltérion et accompagne les chants de cette dame ; après quoi nous irons chacun à nos affaires. Allons, va. »
Hannon ayant accordé son instrument, la dame écarta son voile et nous fit voir un visage d’une beauté merveilleuse. Elle était vêtue et parée à la phénicienne, portant robe de pourpre lamée d’argent, triple collier en perles d’or, perles fines et perles émaillées de dessins divers, mais coiffée à la mode de son pays, la tête nue, et les cheveux relevés sur le front et attachés par le milieu. Nous fûmes tous frappés de sa beauté et nous restâmes silencieux.
Mon esclave apporta deux lampes de terre qu’il accrocha sur des bâtons dressés contre les bordages et l’Ionienne commença.
Elle nous chanta, d’une voix harmonieuse, des vers où étaient racontées les actions de la guerre que les Achaïens de son pays firent, il y a longtemps maintenant, au roi et à la ville d’Ilion. Je comprenais moi-même quelques mots d’ionien, comme en apprennent les marins dans leurs voyages, mais je n’entendais pas grand’chose à son récit. Pourtant, par instants, sa voix devenait vibrante, et je voyais briller les yeux de Chamaï et Hannibal caresser la garde de son épée. Nous étions émus par sa beauté, par sa voix, par l’harmonie de ses chants, sans comprendre ce qu’elle disait. Quand elle se leva pour rentrer dans sa cabine, sa démarche était si majestueuse qu’il me sembla que la déesse Astarté devait marcher ainsi sur les flots.
L’Ionienne chanta d’une voix harmonieuse.
Hannon se leva aussi, sans la regarder, et alla s’appuyer contre le bordage, où il resta en silence la tête tournée vers la mer, comme quelqu’un qui a le cœur oppressé. Depuis quelque temps je ne retrouvais plus sa gaieté et ses plaisanteries d’autrefois. J’allai m’appuyer à côté de lui.
« Allons, Hannon, mon enfant, lui dis-je, je vois que tu as du chagrin.
— Je ne le nierai pas, capitaine, me répondit-il. Cela se passera.