Nous prîmes congé de Barzillaï, d’Abigaïl, ce qui fut un peu long pour Chamaï, et de Milca, pendant que Bicri détachait les ânes et les chevaux. En ma qualité de bon Sidonien, je refusai la bête par trop fringante que m’offrait le Juif, ayant plus accoutumé le mouvement des vaisseaux que le trémoussement des chevaux, et j’enfourchai un âne de mine très-pacifique. Avant de partir, Hannon donna de ma part une belle pièce d’étoffe rouge à notre hôte et des boucles d’oreilles d’argent à notre hôtesse, qui ne pouvait se lasser de les admirer. Chamaï fit don de sa vieille cuirasse à Barzillaï et endossa une cuirasse écaillée toute neuve que je lui donnai, suivant ma promesse. Nous distribuâmes aussi quelques poupées de terre cuite et de bois aux enfants qui grouillaient autour de nous, et Chamaï étant venu pour la vingtième fois embrasser Abigaïl, sous prétexte de donner encore des instructions à ses hommes, finit par se décider à monter à cheval, après qu’Hannon eut décliné à son tour l’offre d’un coursier. Hannibal caracolait déjà sur le sien. Nos deux matelots, mon esclave et Hannon enfourchèrent leurs ânes, après avoir chargé nos bagages sur quatre baudets, et Bicri, allongeant les jambes, prit la tête de la caravane de son pas alerte de montagnard, pour nous montrer le chemin.
- [1.] 1300 stades, soit 32 1/2 milles géographiques. C’est la vitesse donnée par Hérodote.
IV
Le roi David.
Après avoir traversé les plaines basses parsemées de champs de blé, de bouquets de figuiers et de dattiers, et d’arbres de Judée au tronc rabougri, au parasol de feuillage étendu à plat comme un pain, nous commençâmes à gravir la montagne par des sentiers étroits, bordés alternativement de bois de chênes, de grandes plantations d’oliviers et de vignes. Par cette route ombreuse on arrive sur la crête, dans la petite ville de Timna, où Chamaï avait un hôte qui nous logea, nous et nos bêtes. Timna est une petite ville irrégulièrement bâtie, les maisons entourées de jardins et très-basses, n’ayant pas plus d’un étage. Elle possède un mur crénelé en pisé, deux portes et douze tours rondes. Nous y fûmes tourmentés par les puces, qui sont en Judée d’une abondance et d’un acharnement extraordinaires, et par les mouches, qui sont aussi très-nombreuses.
« Les hommes d’ici, remarqua judicieusement Hannibal, qui avait ôté sa cuirasse pour mieux se gratter, devraient adorer, non pas le grand dieu El, dieu du ciel et de la terre, mais le dieu Baal-Zébub, dieu des mouches et autres insectes, pour qu’il les débarrasse du fléau de la vermine. »
Le lendemain, de bon matin, après avoir traversé bon nombre de ravins et grimpé des côtes, car tout ce pays est montagneux, mais fertile et bien cultivé, nous vîmes une vallée profonde et encaissée, toute stérile et déserte. Au fond et sur les flancs pierreux de cette vallée blanchissaient des ossements humains, en grand nombre ; vers l’est, on voyait des mamelons couronnés d’un fort, et la vallée remontait vers les crêtes au sud.
« La vallée des Géants, dit Bicri en s’arrêtant, et en faisant rouler un crâne du bout de son bâton.
— J’y étais, dit Chamaï, comme fort jeune homme, écuyer de Bénaïa, capitaine de cent hommes, un des trente-sept vaillants du roi, qui a tué un lion dans une fosse, dans un jour de neige, et un géant égyptien armé de pied en cap, lui Bénaïa n’ayant que son bâton à la main. Nous y battîmes les Philistins de telle façon, que depuis ce temps ceux d’Achdod nous payent tribut.