Où le Pharaon[*] arrive un peu tard.
Bientôt je vis l’embouchure Tanitique elle-même, et au loin, dans les terres, les hauts pylônes et les obélisques qui décorent la ville de Tanis. Le Cabire, envoyé pour reconnaître la barre, nous annonça que les eaux étaient très-basses et que le passage serait difficile pour le Melkarth. Je poussai donc ma navigation plus loin et, un peu avant la nuit, je m’arrêtai à l’entrée de l’embouchure de Mendès, qui est plus large et conduit directement à Memphis. Celle de Tanis devient de jour en jour plus étroite par suite des apports du Nil et, d’autre part, le vent de la mer et le ressac forment une plage aux deux pointes du golfe au fond duquel est la ville et tendent à le fermer. Je m’arrêtai à un trait d’arc du bord et je remis au lendemain ma route en amont du fleuve, dont le courant est assez rapide.
L’eunuque Hazaël vint me demander la permission de passer cette nuit à bord du navire de son ami Bodmilcar ; je la lui accordai, étonné de le voir si soumis. Mais, ayant vérifié moi-même que l’Ionienne était dans la cabine et voyant Abigaïl assise sur le pont avec Chamaï, je n’avais aucune inquiétude. Toutefois, comme nous étions en pays étranger et que nous n’avions pas encore communiqué avec la terre, je fis doubler les hommes de quart et je recommandai à Hannibal de faire faire bonne garde. Nous nous plaçâmes dans l’ordre suivant, sur la rive droite :
Le Cabire, plus en avant vers le sud et tiré sur le rivage ;
L’Astarté, à un demi-trait d’arc du Cabire, amarré à deux poteaux contre le rivage ;
Sur la rive gauche, où il y avait plus de fond, le Melkarth et le Dagon, amarrés au bord. L’une des barques était avec le Melkarth, l’autre avec moi. Au sud étaient amarrés plusieurs navires égyptiens, et un plus grand nombre tirés à terre.
Cet encombrement m’avait un peu surpris dans un mouillage aussi irrégulier ; mais le capitaine du Cabire, que j’avais envoyé aux informations, m’apprit qu’une escadre du Pharaon devait prendre la mer le lendemain matin, pour réprimer des troubles qui avaient éclaté à Péluse. Deux officiers égyptiens étaient venus à mon bord, accompagnés de soldats armés de haches et d’une troupe d’archers, pour savoir qui nous étions, et, après m’avoir interrogé, s’étaient retirés satisfaits de mes réponses. Dès la tombée de la nuit, je vis les fanaux et torches de deux assez grandes galères qui croisaient dans le chenal resté libre et, peu de temps après, un autre Égyptien vint à bord m’ordonner d’éteindre mes fanaux, ce que je fis immédiatement.
Il faisait très-chaud ; le vent de l’est, qui souffle du désert, nous arrivait par rafales brûlantes et chargées de sable. Le ciel était très-couvert, comme il arrive quand souffle ce vent, de sorte que la nuit était sombre et qu’on ne distinguait absolument dans les ténèbres que la lueur des feux d’un grand camp qu’on voyait vers le sud, sur la rive droite, quelques feux isolés de troupes ou de villages qui brillaient comme des étoiles, assez loin, à droite et à gauche, et les fanaux des deux galères et de quelques barques qu’on voyait monter et descendre le courant.
Vers le milieu de la nuit, environ cinq ou six heures après notre arrivée, je passai le quart à Himilcon et j’allai me reposer. Tout était silencieux à bord et je jetai un coup d’œil sur la rive droite, où l’ombre plus épaisse me montrait une masse confuse de navires. J’étais à peine endormi depuis une demi-heure qu’Himilcon vint brusquement me réveiller.
« Qu’y a-t-il ? lui dis-je, sautant sur mes pieds.