Un homme le soutint.
Hannon, Hannibal, Himilcon, Chamaï et moi nous l’entourâmes, attentifs à ses paroles. Abigaïl, et l’Ionienne qui était sortie de sa cabine, s’accroupirent à ses côtés, avec de l’onguent et du vin. Les autres veillaient : après ce qui venait de se passer, il y avait grand besoin de faire bonne garde. Je fis aussi éteindre toutes les lumières, à l’exception d’une torche et d’une lampe par chaque navire.
« Voici, nous dit le matelot. Je suis allé voir un ami sur le Melkarth. Bodmilcar a séduit les gens du Melkarth, qui sont presque tous des Tyriens. Bodmilcar a vu le général du Pharaon : il a dit que vous étiez des espions au compte des révoltés de Péluse, et que vous cachiez une esclave transfuge de son bord, une esclave destinée au Pharaon. Mon camarade a voulu m’entraîner avec eux : j’ai refusé ; ils ont voulu me tuer, mais j’ai sauté à l’eau et j’ai plongé. Une barque égyptienne m’a poursuivi. J’ai reçu deux coups d’aviron sur la tête, et comme je plongeais encore et qu’il fait très-noir, ils m’ont cru mort et sont retournés. Nous devons être attaqués au matin, et les Égyptiens ont l’ordre de nous amener prisonniers au Pharaon. C’est tout. »
Là-dessus le brave matelot perdit connaissance. Mon premier mouvement fut de courir à ma cabine chercher les lettres du roi : les lettres n’y étaient plus. Elles avaient été volées pendant mon voyage à Jérusalem. Nous restâmes atterrés.
Hannon prit la parole le premier :
« Le plan de Bodmilcar est clair, dit-il. Il a volé les lettres. Hazaël a l’anneau du roi, tu te le rappelles. Ils ont ouvert les papyrus, les ont falsifiés, ont scellé avec l’anneau de l’eunuque, et comme le Pharaon est sans doute à ce camp là-bas, lui ont présenté les lettres comme si Bodmilcar était le chef et que toi, tu trahisses le roi et lui pour le compte des Pélusiens. Quand ils nous auront attrapés avec l’aide des Égyptiens, on nous fera mourir dans les tourments et on donnera Abigaïl au Pharaon.
— Donner Abigaïl au Pharaon ! s’écria Chamaï en frappant du pied. Il y aura des épées en l’air d’abord, et des poitrines trouées !
— Oui, continua tranquillement Hannon, et Bodmilcar gardera Chryséis pour prix de ses honnêtes machinations.
— Tu as raison, lui répondis-je, et tu as très-bien deviné le plan de Bodmilcar : c’est parfaitement clair. »
Chamaï frémissait et Hannibal tordait sa moustache avec fureur.