« Oui, continuai-je, c’est parfaitement clair. Mais tu es un jeune homme, et tu n’as pas encore navigué avec les vieux poissons de mer de Tarsis, sans cela tu connaîtrais une chanson des marins de Sidon. »

Là-dessus je me mis à siffler l’air et Himilcon, partant d’un grand éclat de rire, entonna joyeusement le vieux refrain :

« Les têtes de bœuf d’Égypte n’ont jamais pendu personne avant de l’avoir attrapé ! »

« Tu vois qu’Himilcon la sait, repris-je. Eh bien, nous l’apprendrons aux Égyptiens tout à l’heure. »

Je faillis être étouffé du coup. Hannon s’était jeté à mes genoux, et me baisait une main ; Abigaïl me baisait l’autre ; Hannibal me serrait sur sa cuirasse d’un côté, et Chamaï m’étranglait de l’autre, à force de m’embrasser. L’Ionienne, qui avait compris quelques mots, me regardait avec ses yeux doux et intelligents, sans pouvoir exprimer sa reconnaissance et sa joie autrement que par ses regards.

Après m’être, à grand’peine, dégagé de l’étreinte de mes admirateurs, je leur montrai la masse confuse des navires égyptiens, qu’on voyait à l’aube blanchissante.

« S’il ne s’agissait que de couler une demi-douzaine de ces mauvaises tortues d’eau douce, leur dis-je, avec le Cabire, le Dagon et l’Astarté, elles seraient au fond du Nil avant d’avoir seulement compris si nous les avons abordées par la droite ou par la gauche. Mais ils sont nombreux, le fleuve n’est déjà pas trop large pour manœuvrer, ils ont des gens à terre, et je connais mon Bodmilcar ; c’est un vieux routier : il les dirigera. Heureusement, le Melkarth n’est pas taillé pour le combat ; mais il est bien commandé et monté par des Tyriens. Donc, pas d’impatience, et laissez-moi faire.

— Je suis maintenant ton homme jusqu’à la mort, s’écria Hannon. Mets-moi à l’épreuve.

— Je voudrais bien voir, gronda Hannibal, que quelqu’un s’avisât de désobéir. Nous sommes là, et tout marchera dans l’ordre, par ma barbe !

— Bataille ! s’écria Chamaï fou de joie, en serrant Abigaïl dans ses bras ; bataille pour Abigaïl ! Par le Dieu vivant, Abigaïl, pourvu qu’ils viennent à l’abordage et qu’on puisse se joindre de près. Le premier qui me vient à longueur de bras, quand ce serait le Pharaon en personne, je t’apporte sa tête et ses dépouilles. »