Amilcar, Asdrubal et son pilote Gisgon étaient venus à bord pour prendre mes ordres.
« Eh bien, dit Amilcar, il va falloir s’en tirer. Je m’étais toujours méfié du Tyrien. Nous allons en découdre : tant pis pour lui ; tout le monde est de bonne humeur à mon bord, et mes gens ne demandent que la bataille.
— Ha ! ha ! Himilcon, dit Gisgon-sans-Oreilles, nous allons donc rire un peu.
— Oui, vieux Celte, répondit Himilcon nous allons leur apprendre à nager. »
Je serrai la main à Asdrubal, Gisgon et à Amilcar, qui retournèrent à leur bord. Le jour était tout à fait levé. Un coup d’œil jeté sur le fleuve me fit voir les dispositions de nos ennemis. En aval, les deux galères égyptiennes étaient sous rames. En face de nous, sur la rive gauche, il y avait une quarantaine de barques, montées chacune par quatre rameurs et cinq soldats. A côté de nous, sur la berge de la rive droite, il y avait une troupe d’environ cent archers, qui se rassemblaient en toute hâte. En amont, sur la rive droite, à environ deux stades de nous, je comptai six galères. Sur la rive gauche, deux assez grands navires, hauts de bord, mais lourds et pontés d’un pont volant, descendaient le fleuve à la voile, et dans le chenal, au milieu, je vis le Melkarth, avec ses hautes murailles de bois et son avant arrondi, dominer le pont d’un navire égyptien tout bas et non ponté qui le remorquait à force de rames. Le Melkarth avait sa voile carguée et ses avirons bordés. Le camp, dont nous n’avions vu que la lueur, était trop loin pour qu’on pût le distinguer maintenant. Des deux côtés, la berge était plate, déboisée et couverte de grandes prairies de trèfle et de blé mûr, car la moisson était proche. A deux traits d’arc du fleuve, sur la rive gauche, était une haute digue faite pour l’inondation, sur laquelle passait une chaussée. Au loin, vers le sud, on voyait la blancheur d’une ville, et au nord on distinguait très-bien la barre blanc-jaunâtre du fleuve et la surface verte de la grande mer. Nous n’étions pas plus loin de l’embouchure que d’environ six stades ; sur le fleuve, nous avions pour nous le courant, et dehors le vent d’est continuait à souffler avec force. Une fois dehors, nous n’avions donc pas grand’chose à craindre.
Ma résolution fut prise immédiatement d’attaquer avant que le Melkarth ne pût nous dépasser. Si celui-ci se trouvait en aval de notre retraite, par ses hautes murailles, par sa solidité massive, il pouvait nous accabler de traits et de pierres, défier une tentative d’abordage et jeter une masse de monde sur notre pont, qu’il surplombait de cinq coudées. Je fis aussitôt larguer mes amarres, gagner le milieu du chenal, où j’étais à l’abri des traits des Égyptiens placés sur la rive, virer de bord le Dagon, la proue vers le nord, et je me plaçai à un demi-trait d’arc en amont, à gauche du Cabire, la proue tournée vers le sud. Hannibal posta ses archers à l’avant et à l’arrière et fit grouper ses hommes d’armes au milieu, autour du mât. Toutes nos voiles étaient carguées ; nos rameurs sciaient l’eau à rester en place, et chaque pilote était venu se placer à côté des timoniers, pour mieux diriger les avirons de gouvernail. Je montai sur la proue avec Hannon, ayant à côté de moi mon sonneur de trompette. L’énorme Jonas restait avec Hannibal ; il n’avait jamais voulu endosser de cuirasse, ni prendre d’épée ou de lance, mais il tenait sa grande trompette à la main et regardait curieusement tous ces préparatifs.
J’avais fait à l’avance garnir les scorpions et apprêter sur chaque navire des pots de terre remplis de poix et de soufre et des planchettes armées d’une broche aiguë, sur lesquelles on avait placé des outres bien graissées et pareillement remplies d’un mélange incendiaire. Tout était prêt, il ne me restait plus qu’à attendre.
Je n’attendis pas longtemps. Le son aigu des petites trompettes égyptiennes se fit bientôt entendre et les ponts de leurs navires se couvrirent de monde. Du haut de ma galère qui les dominait, je voyais les faces brunes et imberbes de leurs soldats, leurs grands boucliers triangulaires et leurs haches d’armes. Leurs rameurs demi-nus, n’ayant qu’une ceinture autour des reins, se tenaient debout avec leurs pagayes, car ils ne se servent pas d’avirons comme nous et pagayent debout. Leurs archers, vêtus de tuniques blanches rayées de bleu, les jambes nues, le poignard passé à la ceinture, s’alignaient sur les bordages. Sur l’avant du Melkarth, je distinguai très-bien Bodmilcar, s’agitant beaucoup et paraissant donner des explications à un officier égyptien vêtu de vert, coiffé d’une grande perruque. On voyait de loin la face et les bras de cet homme peints de cinabre, comme c’est la coutume chez leurs grands personnages.