— Tant pis pour eux, dit Amilcar.

— Oh ! observai-je, ils nous causeront encore bien du trouble. Le mieux serait, à mon avis, de leur faire perdre complétement notre trace. Si c’est la volonté des dieux que nous les retrouvions plus tard, eh bien, nous les retrouverons, et que ce soit pour leur malheur.

— Mais comment faire ? demanda Amilcar.

— Écoutez bien. En naviguant continuellement vers le nord-est, c’est-à-dire en tenant le grand Cabire devant nous et un peu à gauche la nuit, en réglant notre course sur le soleil le jour, nous pouvons, en quatre jours et quatre nuits, arriver à la grande île de Crète. »

Himilcon me regarda, plein d’admiration, ainsi qu’Amilcar.

« Voilà qui est beau, s’écria le capitaine du Dagon, mais on n’a jamais tenté, jusqu’à ce jour, d’aller d’Égypte en Crète par la pleine mer.

— On a tenté des choses plus difficiles, lui répondis-je. Nous avons bon vent d’est, et dans cette saison il ne change guère avant la prochaine lune. Si nous manquons la Crète, nous tomberons, soit sur la terre ferme, soit sur une des îles de l’Archipel, et de là je me charge, en doublant le cap Malée, d’arriver sans encombre en Sicile. Une fois en Sicile, nous arrivons aisément à Carthada, et nous sommes sur la bonne route de Tarsis.

— Astarté nous voit, s’écria mon lieutenant, ton plan est bien combiné. Pendant ce temps, ils barboteront dans les Syrtes.

— Jolie navigation ! dit Himilcon ; c’est la plus mauvaise partie de la Grande Mer. Nous avons failli y périr il y a deux ans. Que pareille chance arrive à Bodmilcar et tous les Tyriens ! O Tyriens maudits, quand vous verrai-je tous enfilés par les ouïes, comme des poissons fraîchement pêchés ? »

Sur ces entrefaites, nous arrivâmes devant la petite ville de Sebennys. Le Cabire, envoyé à terre, nous rapporta que tout était tranquille. J’envoyai donc nos matelots faire provision d’eau, après avoir payé la redevance nécessaire au chef égyptien de la ville ; on acheta aussi quelques paniers d’oignons et de la viande fraîche, et vers la fin du jour je tournai le dos à la terre et je mis hardiment mes proues au nord-ouest.