« Alors, tu es la déesse Astarté en personne, s’écria Hannon, et tu commandes à la troupe des dieux. Mais nous sommes moins divins que cela, et si nous l’étions, je voudrais redevenir homme, pour être mortel comme toi.

— Tu aurais dû lui dire toutes ces belles choses en ionien, dit Hannibal, bâillant à se décrocher la mâchoire. Elle n’a rien compris à ton discours. »

Mais Chryséis fit très-joliment signe de la tête à Hannibal qu’elle avait compris, et dit en très-bon phénicien :

« J’ai compris, Hannon, ô guerrier ! »

Là-dessus, tout le monde se mit à rire, Hannibal comme les autre, et le brave capitaine s’écria :

« Les femmes comprennent toujours quand on leur dit des paroles flatteuses.

— Je voudrais bien voir Hannon essayer de se faire comprendre par la femme celte de Gisgon, dit Himilcon. En voilà une belle langue, le celte : c’est comme le croassement des corbeaux de Bodmilcar. »

A ces mots, la nuit étant venue, Himilcon courut vers son poste à l’avant, et je m’assis attentif sur le couronnement de la poupe.

Cette nuit et le jour suivant, le vent fraîchit et souffla violemment, toujours dans la même direction. Je n’étais pas inquiet de cette bourrasque, qui servait mes desseins. Il n’en fut pas de même de mes passagers, effrayés de ne voir sans cesse que le ciel et l’eau, et secoués par des vagues énormes où ils croyaient s’abîmer à chaque instant, quand le navire descendait la lame et qu’ils le sentaient fuir sous leurs pieds. Je les entendis plusieurs fois invoquer leurs dieux, et ils mangèrent de mauvais appétit. La nuit suivante, la bourrasque augmenta encore, et le lendemain le vent tourna au sud, nous poussant franchement vers le nord, avec une rapidité que je ne puis pas estimer à moins de dix-huit cents stades en vingt-quatre heures. Nos trois navires tenaient très-bien la conserve et semblaient voler ensemble sur la surface agitée de la mer. Vers le soir, le vent tomba un peu, et le matin du quatrième jour il était devenu tout fait maniable. Cette matinée-là, par un ciel très-clair, à la grande joie de nos passagers et à la mienne, le guetteur cria du haut de son mât : « Terre ! terre droit devant nous ! ». J’allai rejoindre Himilcon à la proue, et nous distinguâmes très-bien les sommets neigeux et dentelés des montagnes qui étincelaient au soleil. Dans l’après-midi, la terre devint visible pour des yeux moins exercés que les nôtres, et vers le soir nous commençâmes, à la clarté des étoiles, à longer une côte rocheuse qui ne nous présentait d’accès nulle part. Ce n’est qu’au milieu de la nuit que nous trouvâmes un mouillage dans une petite baie mal abritée, au fond de laquelle une rivière se jette dans la mer, à travers des plages de sable fin et brillant. A l’est, on voyait s’élever vers l’intérieur des terres le massif noir de hautes montagnes boisées, desquelles sortaient des montagnes plus élevées encore, et dont le sommet était blanc de neige. Le Cabire se hala sur la plage, à l’embouchure de la rivière, et les deux galères purent s’approcher assez près pour s’amarrer sur de gros rochers dont la plage est parsemée, car les fonds sont excellents dans cette baie. La côte était d’ailleurs parfaitement déserte et on n’y voyait pas trace d’habitations.