VI
De l’île de Crète et de ses habitants.
Himilcon et moi, nous allâmes prendre un peu de repos bien nécessaire, car nous avions passé toutes les nuits précédentes debout, pour bien veiller à notre direction. Tout le monde était accablé de fatigue, et je ne me réveillai que quand le soleil était déjà monté au-dessus de l’horizon.
Un coup d’œil jeté sur la plage nous montra qu’elle était parfaitement déserte. Il n’y avait pas trace d’habitation.
Les montagnes, rocheuses et très-escarpées, semblaient sortir de la mer, tant elles étaient près du rivage, et la petite vallée par laquelle passait la rivière s’étranglait tout de suite en gorge profonde, couverte de bois touffus de myrtes et d’yeuses. Je fis immédiatement descendre à terre une compagnie d’archers et de soldats, en cas de besoin, et des escouades de matelots pour remplir d’eau nos outres et nos barils. Bicri partit à la découverte avec dix archers et remonta le cours de la rivière, vers la gorge et les montagnes. Comme le bois ne nous manquait pas, je fis allumer les feux sur la plage, pour faire la cuisine à terre, et je fis dresser deux tentes, sous l’une desquelles on déballa quelques marchandises, dans le cas où Bicri trouverait des naturels. Le grand Jonas se montra très-utile, enlevant à lui seul un baril d’eau et portant sur son dos la charge de bois de trois hommes.
« Je voudrais, disait-il en portant ses barils, qu’ils continssent aussi bien du vin que de l’eau, et je porterais une charge encore deux fois plus lourde, si on me la laissait boire. »
Vers le milieu de la journée, Bicri revint avec ses hommes, très-fatigué ; mais il avait réussi. Il avait vu dans les montagnes plusieurs naturels qui s’étaient sauvés à son approche, et il les avait poursuivis, étant lui-même un montagnard adroit à sauter d’un rocher à l’autre. Il avait fini par en attraper un qu’il m’amenait. Les autres leur avaient jeté des pierres, en les suivant de loin, mais sans leur faire de mal et sans oser les attaquer à fond. Sur mes ordres, Bicri était d’ailleurs resté sur la stricte défensive et ne leur avait pas répondu à coups de flèches. Le sauvage que m’amenait Bicri était un grand gaillard bien découplé ; sa figure était aussi brune que celle d’un Madianite ; il avait la face large, les pommettes saillantes, les yeux noirs et obliques et le menton pointu. Ses cheveux étaient lisses, épais et très-noirs. Il était vêtu d’une peau de bouc sauvage, retenue par une corde autour des épaules et autour des reins, et sur sa poitrine et ses bras nus il portait des colliers et des bracelets de coquillages. Bicri lui avait pris une hache, faite d’une pierre verdâtre, très-bien polie et emmanchée d’un manche de bois très-dur, avec laquelle il avait essayé de se défendre.
Le sauvage que m’amenait Bicri.