Quand on me l’amena, il se mit à gesticuler et à parler beaucoup, mais dans une langue que je ne comprenais pas. Je lui fis rendre sa hache et je lui fis présent d’un morceau d’étoffe rouge ; puis, l’ayant conduit sous une tente, je lui montrai différentes marchandises, après quoi on le laissa libre. Il courut aussitôt vers ses montagnes et disparut dans les bois.

Deux heures après, il revint, accompagné de plusieurs autres sauvages, vêtus comme lui et portant de courtes lances, des arcs et des flèches mal faits. Ils s’arrêtèrent à cent pas de notre campement et agitèrent des branches de myrte. Je leur fis faire le même signe, et je m’avançai vers eux, accompagné de Hannon, qui leur montrait des pièces d’étoffes et des rangées de perles de verre. Peu à peu ils se rassurèrent et vinrent jusqu’à notre campement. L’un d’eux, qui paraissait être leur chef, essayait de se faire comprendre. Il nous montrait le ciel et disait : Britomartis ; puis il nous montrait toujours la même direction vers les montagnes, répétant : Phalasarna, Phalasarna. Il semblait aussi avoir déjà vu des Phéniciens, car il disait, en désignant les navires : Sidon, Sidon, et il nous montrait nos habits, qu’il appelait très-bien kiton.

Nous donnâmes au chef un vieux kitonet et aux autres des perles de verre, moyennant quoi ils nous apportèrent deux bouquetins et des perdrix, qu’ils appellent, dans leur langue, hamalla.

Vers le soir, il en vint un vieux, vêtu d’un kitonet par-dessus lequel il portait sa peau de bouquetin et chaussé de vieilles sandales. Il savait un peu de phénicien et nous expliqua que sa nation était celle des Kydoniens[*], qui possédait autrefois toute l’île ; mais qu’il était venu des Phrygiens de l’est et des Lélèges du nord qui leur avaient fait la guerre, et que maintenant ils s’étaient réfugiés dans ces montagnes que je voyais à l’ouest et qui étaient inaccessibles, et que dans les montagnes inaccessibles de l’est il y avait aussi d’autres Kydoniens. Tous les plateaux du centre et toute la côte, et toutes les vallées fertiles du nord et du sud, étaient occupés par ces Phrygiens et Lélèges, et par d’autres peuples qui étaient venus plus tard, gens de la nation des Doriens, et ils exterminaient la race des Kydoniens. Je m’expliquai alors pourquoi, n’ayant jamais abordé en Crète que par la côte nord, en venant de Carie et de Rhodes, je n’avais vu que des Doriens, et pourquoi d’autres capitaines de Tyr et de Sidon, ayant abordé à l’extrémité orientale de l’île, et ayant fondé des comptoirs où l’on achetait un peu de minerai, ou autour desquels on exploitait quelques mines fort peu riches, avaient été en relation avec des sauvages kydoniens.

Le vieux nous dit aussi que Britomartis, qui signifie dans leur langue « la douce Vierge », était leur déesse, et que Phalasarna était leur ville, sur un haut plateau des montagnes blanches. Je lui fis boire du vin pour le remercier, et il fut enchanté. On lui donna en présent deux pointes de lances et un collier de perles de terre émaillée, et il nous promit que le lendemain il nous procurerait des vivres frais tant que nous voudrions.

Là-dessus, la nuit étant venue, les sauvages grimpèrent à leurs montagnes, et Hannibal fit doubler les sentinelles par mesure de précaution.

Nos Kydoniens arrivèrent, le matin, nous amenant quelques chèvres. Comme ils ne cultivent pas la terre, ils ne pouvaient nous apporter ni grains, ni légumes ; mais ils avaient des fruits sauvages, assez aigres, et du miel doux et parfumé. Comme je leur demandais des bœufs et que j’essayais de me faire comprendre en leur montrant une figure de cet animal, ils me dirent qu’ils n’avaient pas de bêtes pareilles dans leurs montagnes et qu’elles étaient même inconnues dans l’île avant l’arrivée des Phrygiens. Leur déesse Britomartis est dans les bois, et c’est la déesse de la chasse. La nuit, ils me firent voir le croissant de la lune et me dirent que c’était Britomartis. Chryséis connaissait aussi cette déesse, mais elle l’appelait Artemis. Je crois que ce sont les Kydoniens qui ont appris à la révérer aux Doriens, lesquels l’auront appris aux Ioniens. Ils lui sacrifient des biches et des cerfs et aussi, autant que j’ai pu comprendre, des jeunes garçons ; mais je n’en suis pas bien sûr. Bien que cette déesse soit la lune, ce n’est pas Astarté, parce qu’Astarté leur aurait certainement enseigné la navigation, et que Britomartis Artemis leur a enseigné la chasse : cela est certain.

Ils connaissent aussi le dieu des Phrygiens, de ceux qu’on appelle Kurètes et Korybantes, qui ont une ville appelée Knosse, avec un temple. Ce dieu est un taureau blanc, et on le voit aussi sous la figure d’un homme. Les Doriens disent que c’est le dieu de cette île, mais les Kydoniens croient que les Kurètes l’ont apporté avec eux. Toujours est-il que je ne connais pas ce dieu, et que ce n’est pas non plus l’Apis des Égyptiens, ni notre Moloch, quoiqu’il soit un bœuf. Chryséis le connaissait et disait qu’il avait traversé le détroit entre la mer Noire et la mer des Ioniens, avec une femme sur son dos, et elle l’appelait Dzeus. Les Phrygiens de la Crète l’honorent par des danses, des hurlements et le son des tambourins, et ses prêtres sont de la tribu des Korybantes, enfants de Korybas. C’est un très-grand dieu. Chryséis disait aussi qu’un taureau avait eu un enfant demi-homme, demi-bœuf, d’une reine de cette île, nommée Pasiphaï, mais que cet enfant avait été vaincu par un roi ou dieu de la nation des Doriens ou des Ioniens, je n’ai pas pu bien comprendre. Mais je pense qu’ils veulent rappeler par là quelque victoire des Doriens ou Ioniens sur les Phrygiens, Kurètes et Daktyles, lorsque les Doriens les chassèrent des plaines et des vallées en venant s’établir dans l’île, et j’infère aussi que ce taureau n’était pas Dzeus, ou que ce dieu n’est pas le Moloch ; car autrement, comment le Moloch n’aurait-il pas donné la victoire à ses enfants contre des étrangers ? Le Moloch n’est-il pas plus puissant que les dieux des Doriens et des Ioniens ? Maintenant, il se peut que leurs dieux aient été plus forts que ceux des Phrygiens, ou que les Phrygiens n’ayant pas bien honoré leur dieu, le Dzeus taureau, que leurs danses, cris, hurlements et tambourins ne lui ayant pas été agréables, celui-ci ait passé du côté des Doriens et les ait protégés contre leurs ennemis, rejetant les Phrygiens du nombre de ses peuples. Cela est possible.

« Qu’est-ce que ces dieux ? s’écria Chamaï. Il n’y a qu’un Dieu, le Dieu vivant, qui s’appelle El, et qui a encore un autre nom qu’on ne doit pas prononcer. Et tous ces dieux, le Moloch et Artemis, Dzeus et Melkarth, sont moins forts que lui. Est-ce que Kémos, le dieu de Moab, a protégé Moab contre nous ? Est-ce que Dagon a défendu les Philistins de Gaza et d’Askelon ? Est-ce que Nitsroc a pu faire triompher les Syriens de Tsoba, et Adramélec ceux de Damas ? Et tous leurs Baal ont-ils pu faire résister les enfants de Hamalek, et les Iduméens et tant d’autres ? Non ; mais c’est El, le Dieu des armées et des guerriers, qui a fait le ciel, la terre et les mers, qui nous a délivrés de la puissance des Égyptiens et nous a donné la victoire sur tous les peuples depuis le torrent d’Égypte jusqu’au Liban et à l’Euphrate, et leurs dieux ne sont que des mauvais dieux. Ainsi, El est le seul, l’unique ; c’est un Dieu fort, un Dieu jaloux, le Dieu de nos vengeances et de nos guerres.