— Je penserais volontiers, dit Hannibal, que El est un dieu de montagnes et aussi de vallées, car dans les pays montagneux il a toujours montré sa puissance. Mais on ne peut pas dire qu’Astarté n’ait pas manifesté sa grandeur sur mer en faveur des Sidoniens et de ceux d’Arvad. Et ainsi, on doit honorer Astarté sur mer, et El dans les montagnes ; et pour ce qui est des plaines, j’y ai vu El comme étant aussi un dieu très-puissant. Mais pour le Moloch et pour Melkarth, je ne les révère pas. Seulement, Achmoun, dieu d’Arvad, et Baal Péor, dieu de Béryte, ont grandement protégé les Phéniciens en Libye et en Tarsis, et il est bon de les honorer dans ces pays-là.

— Et les Cabires ! s’écria Himilcon. Qui donc conduirait les proues de nos navires, si les Cabires ne luisaient pas pour nous ? Les Cabires sont les dieux favorables aux pilotes sidoniens.

— Ah ! dit Chamaï, pour des dieux de pilote, moi, cela ne me regarde pas. Je me contente d’adorer El sur terre et sur mer ; mais les pilotes doivent connaître leur affaire mieux que moi. »

Là-dessus, nous allâmes nous coucher, après avoir chacun prié son dieu. J’étais décidé à partir le lendemain, ayant complété mon chargement en vivres frais et n’ayant pas grand’chose à retirer des sauvages kydoniens. De bon matin, on fit donc les préparatifs du départ, après avoir acheté encore quelques provisions aux naturels. Mon intention était de contourner la pointe occidentale de la grande île, de tourner vers le nord, de reconnaître la petite et la grande Cythère, de longer la côte de terre ferme jusqu’à l’embouchure de l’Acheloüs, où je comptais faire de l’eau et communiquer avec les naturels, puis de là passer entre Zacynthe et Céphallénie, et me diriger à l’ouest, pour passer entre la grande terre et l’île des Sicules. Une fois là, je n’avais plus qu’à longer la côte nord de l’île pour arriver au promontoire de Lilybée, d’où il est facile de passer au promontoire de Carthada, car il n’y a pas plus de trois cent quatre-vingts stades. Les dieux en décidèrent autrement. Quelqu’un d’eux fut-il irrité de ce qu’avaient dit Hannibal et Chamaï, ou voulaient-ils éprouver notre constance et la bonté de nos navires ? Toujours est-il qu’au moment où nous partions le temps était lourd et menaçant.

Himilcon me fit remarquer la formation de petits nuages livides dans la région du sud-ouest.

« Raison de plus pour partir, lui dis-je. Le coup de vent qui s’annonce de ce côté va nous pousser à la côte, dont les atterrages sont fort dangereux, comme tu vois. Ici nous ne sommes pas abrités. Je sais qu’il n’y a guère, sur la côte du sud, de bon mouillage, et j’en connais sur la côte du nord. Hâtons-nous donc de passer à l’ouest de l’île avant que l’ouragan n’arrive, et précédons-le vers le nord, au lieu de nous laisser précéder par lui. »

Le temps était d’un calme inquiétant. Je mis tout le monde aux rames, et les trois navires coururent rapidement vers l’ouest. Il me fallut environ douze heures pour dépasser l’île dans ce sens, d’où j’infère que la distance est d’environ quatre cent cinquante stades. Le ciel était maintenant complétement couvert de nuages très-bas ; l’ouragan ne pouvait tarder. Je continuai de courir à l’ouest, m’éloignant de terre vers la pleine mer, pour être plus en mesure de lutter. J’allais avoir besoin de toutes nos forces, car à la nuit la bourrasque nous arriva brusquement et la tempête éclata avec fureur. J’avais calculé que nous avions dépassé l’île d’environ cent cinquante stades ; la tempête venait du sud-ouest ; en nous abandonnant, nous devions donc être poussés au nord de l’île, en passant entre la Crète, assez au large, et la petite Cythère. Je fis donc hisser les voiles pour courir devant le vent.

Cette nuit, il nous fut impossible de savoir où nous étions. La pluie tombait à torrents, les coups de mer se suivaient rapidement, nous jetant des masses d’eau et d’écume par-dessus bord, et nos timoniers avaient fort à faire pour empêcher la lame de nous prendre par le travers. Le tonnerre éclatait incessamment, et à la lueur des éclairs nous voyions la mer, blanche d’écume, se déchirer et se creuser en gouffres noirs et profonds.

Nous embarquions beaucoup d’eau, mais les navires ne fatiguaient pas : ils se comportèrent admirablement. Je mis les soldats et les rameurs au travail des écopes, sous la direction du maître rameur et d’Hannibal, qui n’épargnèrent ni les encouragements ni les coups de bâton pour les faire bravement travailler.