Leurs villes sont fortifiées grossièrement, par des amas de pierres non liées avec du ciment, et placées dans des lieux d’accès difficile, dont l’escarpement les défend. Leurs maisons sont faites de pierres sèches ou de briques cuites au soleil : ce sont des cabanes, à vrai dire. Ils n’ont point d’industrie et savent, tout au plus, travailler un peu le cuivre, dont ils font, tant bien que mal, des pointes de lance, des haches, des casques informes, mais couverts d’ornements, et des plaques de cuirasse. La lance est leur vraie arme de combat : leurs chefs la jettent du haut de leurs chariots, ou à pied. Ils ont très-peu d’archers et point de cavaliers, et ne se battent point avec l’épée. Corps à corps, ils se servent d’une espèce de poignard, qui est, chez les Doriens, recourbé en forme d’hameçon et tranchant par la face concave. Hannibal et Chamaï, qui se divertissaient à montrer à Hannon le maniement de l’épée, étaient toujours entourés d’un cercle d’admirateurs doriens, en extase devant les parades, les voltes, les coups de pointe subtilement lancés, et autres adresses d’escrime en usage parmi les gens d’Assur et de Chaldée, les Phéniciens, les Philistins et les enfants d’Israël.
Les boucliers des Doriens sont ronds et faits de peaux de bœufs. Ceux des chefs sont revêtus de lames de cuivre et portent des ornements et des peintures. Pour un bouclier de bronze travaillé et repoussé au marteau, le roi des Doriens de Hellotis, qui vint nous voir avant notre départ, nous proposa vingt-cinq bœufs. Je le lui cédai pour une bonne provision de pierres d’agate, propres à être employées en bijouterie, et pour deux énormes défenses de sanglier qu’il avait rapportées de la terre ferme, pièce curieuse qu’on peut voir dans le temple d’Astarté, à Sidon, à côté du troisième pilier à main droite.
Le troisième jour après notre arrivée dans l’île, un de nos matelots, blessé d’un coup de flèche pendant le combat que nous avions livré aux Égyptiens, mourut des suites de sa blessure. Je fis, suivant l’usage, tendre les navires d’étoffes noires, et je m’informai, auprès des Doriens, s’il se trouvait quelque caverne dans le voisinage. Ils m’en indiquèrent une, sur une montagne, à une vingtaine de stades de notre mouillage. Nous y portâmes le défunt, au milieu d’un grand concours de Doriens, parmi lesquels les femmes s’affligeaient et se lamentaient. Ce peuple a beaucoup de respect pour les morts et les inhume avec soin : ils ont même une peur effroyable qu’on ne fasse pas les cérémonies religieuses autour de leur corps, et c’est une des choses qui les font tellement craindre de périr en mer, d’être engloutis dans les eaux loin de leurs proches et de la terre et d’être privés des rites funéraires. La caverne était petite, mais profonde. Nous y déposâmes notre mort, après l’avoir bien lavé, et avec le corps on laissa les deux avirons et la planche sur lesquels on l’avait porté. On boucha ensuite l’entrée de la caverne avec de grosses pierres, et Hannon invoqua, à haute voix, Menath, Hokk et Rhadamath, qui jugent les morts dans le Chéol.
Nous y portâmes le défunt.
Les Doriens connaissent ces trois dieux, mais ils prononcent mal leurs noms, disant : Minos, Éaque et Rhadamante. Ils croient aussi qu’avant de juger dans le monde souterrain, Minos était roi de toute leur île, très-expert dans la navigation, et que ses vaisseaux allaient en terre ferme, chez les Ioniens, qui lui payaient un tribut de jeunes filles et de jeunes garçons. Pour Rhadamanthe, ils croient que des Phéniciens demi-dieux l’ont emmené sur leurs navires dans l’île de Chalcis. Ayant appris à les connaître par des capitaines sidoniens, ils ont tout brouillé ensemble, et ont confondu les dieux et les marins qui les leur avaient apportés. C’est ainsi que je pense aussi que la peine Pasiphaï, qu’Europê, la déesse apportée par le taureau Dzeus, et même Ariadnê, espèce de déesse qu’un de leurs rois ou demi-dieux connut en Crète, et qui connut ensuite Dionysos, dieu de la vigne et du vin, ne sont que des noms différents d’Astarté et des souvenirs de ce que leur avaient dit les Phéniciens qui leur apportent du vin. De même encore leur avons-nous enseigné Khousor Phtah, dieu du feu et du marteau qu’ils nomment Phtos ou Phaistos. Enfin, tout ce que savent ces peuples, ils l’ont appris des Sidoniens. Les Sidoniens leur ont enseigné l’usage des métaux, du vin, et leur enseignent l’usage des lettres. Nos anciens ne disent-ils pas que nous-mêmes, il y a longtemps, bien longtemps, nous apprîmes la connaissance des dieux et de la navigation de Uso, le chasseur sauvage, et de Tannat, déesse et reine égyptienne, et qu’ainsi nos connaissances nous viennent des Égyptiens ? Et celles des Égyptiens eux-mêmes viendraient des Atlantes, plus anciens encore, des Atlantes de l’ouest qui passèrent du couchant et des terres disparues, en Libye, puis en Égypte, et jusqu’en Éthiopie, quand la Grande Mer était encore au sud de la Libye ? Tout cela prouve que les nations se succèdent et que les dieux sont éternels.
Après avoir inhumé notre matelot, dont les Doriens nous promirent de respecter le sépulcre, nous retournâmes à nos vaisseaux, que je laissai tendus de noir jusqu’à la nuit. Vers le soir, Hadlaï revint avec son monde, ayant fait quelques bonnes acquisitions. Jonas, bouffi d’orgueil, était entouré d’une suite d’admirateurs qui l’escortaient depuis la montagne ; il portait un veau sur son dos.
« Que prétends-tu faire de ce veau ? lui dis-je.
— Je prétends le manger. Je l’ai bien gagné.
— Et comment as-tu gagné un veau ? Est-ce en sonnant de la trompette ?