Nos vaisseaux s’éloignèrent vers le nord-ouest, courant largement des bordées pour prendre le dessus du vent. Cinq heures après, nous avions connaissance de l’extrémité occidentale de l’île, et dans la nuit nous rangions par le nord les rochers de la petite Cythère.
Deux jours d’une navigation fatigante, mais sûre, nous conduisirent à l’embouchure du grand fleuve Achéloüs, que nos marins appellent la rivière Blanche, à cause de la couleur de ses eaux. Nous passions entre les côtes agréablement découpées et verdoyantes de la terre ferme et les îles de grande Cythère, Zacynthe et Céphallénie. Nous rencontrâmes aussi un assez grand nombre de barques hellènes, grandes et petites, car dans ces parages d’une navigation facile, où l’on ne perd jamais la côte de vue, les gens du pays font un cabotage très-actif, alimenté par les productions naturelles de leur sol et par nos produits manufacturés.
J’arrivai à l’embouchure de l’Achéloüs par une mer tranquille et une jolie brise du nord-est, qui me servait à souhait pour me rendre au détroit de Sicile. Je ne comptais pas longer la côte jusque vers l’île de Corcyre, comme on fait quelquefois pour avoir moins de pleine mer à traverser, et les circonstances favorables me décidèrent à profiter du vent. Je renonçai donc à visiter la métropole des Helli, et comme j’avais de l’eau et des vivres en abondance, je m’abandonnai au vent grand largue et je fis voile pour la pointe méridionale de l’Italie. En passant dans le canal entre l’île de Céphallénie et la petite île d’Ithaque, je rencontrai deux grands gaouls sidoniens et une galère, avec lesquels je communiquai. Leur capitaine, qui s’appelait Bodachmoun, me proposa de m’arrêter à la pointe d’Ithaque, pour prendre nos commissions, car il retournait à Sidon. J’y consentis bien volontiers, et je me rendis à bord d’un de ses gaouls. Il revenait du fond de la mer de Iapygie, des bouches de l’Éridan, où il s’était procuré une bonne quantité d’or, tant en poudre qu’en pépites. Il avait aussi du cristal de roche, que les riverains de l’Eridan se procurent chez les habitants des hautes montagnes d’où ce grand fleuve descend. Comme le capitaine Bodachmoun n’était pas très-encombré, je lui offris un échange, après lui avoir raconté la trahison de Bodmilcar et la perte de mon gaoul.
Mon récit indigna Bodachmoun.
« Pareille trahison, s’écria-t-il, n’est jamais arrivée entre Sidoniens et Tyriens. Je la dénoncerai par toute la Phénicie, et je la raconterai au roi Hiram, de façon que si Bodmilcar revenait pendant ton voyage, soit en Phénicie, soit dans une colonie voisine, à Kittim, à Rhodes, à Melos, à Thera ou à Thasos, il reçoive le châtiment qu’il mérite. Quant à l’échange que tu m’offres, je suis tout disposé à le traiter avec toi.
— J’ai, lui dis-je, du cuivre de Crète, des peaux de bœuf, de la laine filée et des cornes de bouquetins sauvages d’une grandeur peu commune. Je pense que tu te déferas avantageusement de ces objets en Égypte et en Phénicie. En outre, et comme renseignement, ils ont en Crète des jeunes filles esclaves à vendre, que tu auras à bon compte.
— Je ferai mon profit du renseignement, répondit Bodachmoun, et pour ce qui est du marché, il me convient. Nous allons le régler ensemble au plus juste prix. Maintenant, si tu as un peu de vin, je serai bien content d’en boire, car le mien est épuisé depuis six mois, et ce n’est pas chez les Iapyges, les Ombres et les Hénètes que j’en ai pu trouver. »
J’invitai aussitôt Bodachmoun, ses deux capitaines et ses pilotes à venir manger de la viande fraîche, des oignons, des figues sèches, des fromages, et à boire du vin à mon bord, car nous étions surabondamment ravitaillés de vivres et de boisson. Avant le repas, nos compatriotes visitèrent nos navires, dont ils louèrent grandement la construction, le gréement et l’aménagement. Bodachmoun visita aussi les marchandises que je voulais lui céder et m’en donna un prix fort avantageux en pépites d’or et en cristal de roche.
Au moment où nous allions nous asseoir pour manger, Bodachmoun s’écria :