« Par Astarté ! Il faut, puisque tu nous régales de vin, que je te régale d’un spectacle curieux. J’ai ici, à mon bord, un vieil Héllène, à moitié aveugle, que j’ai embarqué à Corcyre pour le débarquer en Crète, où il veut aller. Ce vieux est tout à fait vénérable, et il connaît toutes les histoires du monde aussi bien que Sanchoniaton le Tyrien et Elhana l’homme d’Israël. Il chante, en s’accompagnant d’une cithare, les histoires des dieux et des guerriers de son pays, et me paye son passage en chansons. Il nous chantera des choses extraordinaires. »

On alla chercher le vieillard, qui s’appelait Homêros[*]. Il avait une grande barbe blanche et l’air tout à fait majestueux, et il portait dans sa main sa cithare, qui était faite d’une écaille de tortue :

« Phéaciens, nous dit-il, rois de la mer, vous qui voyez les merveilles du monde, que les dieux conduisent vos vaisseaux noirs. Pour moi, mes yeux sont fatigués. Je ne puis plus voir les campagnes, les troupeaux, les guerriers et leurs belles armures. A peine puis-je apercevoir la lumière du soleil. Mais les déesses Mousae, qui habitent le fleuve Pénée et ses fraîches montagnes, m’ont appris les chants et l’harmonie, et je vais partout, célébrant les exploits des guerriers et des rois conducteurs de peuples. »

Homéros chante les exploits des guerriers et des rois.

Je fis boire du meilleur nectar au vieil Homêros et il eut le cœur tout réjoui. Je comprenais peu de chose de ce qu’il nous chantait, mais Hannon, qui comprenait tout, était transporté d’admiration.

« Je n’ai jamais entendu rien de pareil, s’écria le scribe, et ce vieillard est vraiment divin. Les peuples qui ont de pareils hommes ne sont point si sauvages, encore qu’ils ne sachent point naviguer, fabriquer ou trafiquer comme nous. »

Dans la joie qu’il avait de connaître ces beaux chants, Hannon fit présent au vieillard de son propre manteau, qui était de la laine la plus fine d’Helbon et brodé à grands ramages.

« J’ai, dit Hannibal, vu dans la ville de Our en Naharan un homme extraordinaire. C’était un Égyptien qui voyageait, comme celui-ci, mais il n’était point si vieux. Il avait un singe, il jouait de la flûte et il chantait, et toutes les actions qu’il chantait, le singe les faisait. Ainsi tout le monde comprenait ses chants. Quand Chryséis chante les exploits des guerriers, je ne comprends point ses paroles, mais à son ton, à je ne sais quoi, je me sens transporté d’ardeur. Mais ce vieux, je n’entends pas un mot de ce qu’il dit. Il devrait avoir un singe comme l’Égyptien.