Il n’y avait pas de temps à perdre. Le Dagon se dirigea immédiatement vers les barques qui arrivaient du sud, le long de la côte de l’île, et je courus droit sur les assaillants du Cabire.
Les barques sur lesquelles le Dagon se jetait ne paraissaient pas des adversaires bien redoutables. Elles étaient chargées de monde à couler bas, et encombrées de bestiaux, de sacs, d’instruments aratoires, de grands tonneaux de terre cuite. C’était évidemment un convoi d’émigration dans lequel nous tombions. Asdrubal s’en aperçut comme moi. Je le vis, du geste, faire signe à ses hommes de ne pas tirer ; puis, son navire décrivant un grand cercle pour prendre le dessous du vent, je le vis arriver à toute vitesse sur la foule pressée des barques hellènes.
Mes adversaires étaient moins nombreux, mais plus redoutables. Il n’y avait de ce côté-là que des hommes armés. J’eus beau me hâter, je n’étais pas encore à deux stades du Cabire qui se débattait au milieu d’eux, qu’ils trouvèrent enfin moyen d’y grimper. En un instant, le pont de mon brave petit navire fut couvert de monde. Au milieu d’un fourmillement de têtes et de lances, je pus distinguer Amilcar, couvert de son bouclier, l’épée au poing, lançant de grands coups de pointe au milieu d’un cercle d’assaillants, et Gisgon, adossé au couronnement, tenant sa grande hache à deux mains et fendant le crâne d’un homme qui voulait se jeter sur lui pour le prendre au corps.
Cinq ou six grandes barques se mirent en travers de nous, pour nous empêcher d’arriver au secours de nos camarades. J’entendais les cris de défi des guerriers qui les montaient et les chants avec lesquels ils s’excitent les uns les autres, criant sans cessé d’une voix aiguë : « Io Péane ! Io Péane ! » Sur l’avant de la plus haute de leurs barques était grimpé un grand gaillard qui paraissait être le chef. Il avait un casque à panache, un bouclier revêtu de lames de cuivre, des jambières revêtues de cuivre pareillement, et se démenait en gesticulant et en brandissant sa lance. Je n’eus pas besoin de le faire remarquer à Bicri ; le bon archer, un genou sur le bordage et sa flèche sur la corde, ne le perdait pas des yeux ; dès qu’il fut à portée, il ramena vivement la corde à son oreille : l’arc vibra, la flèche partit, et le chef hellène, étendant les deux bras, tomba dans la mer la tête la première.
Le Cabire était entouré de barques héllènes.
« Allons, à l’eau les sauvages ! criai-je aussitôt. Appuyez à gauche et tombons dessus. »
Un choc violent ébranla l’Astarté, qui heurtait de tout son poids la grande barque hellène ; celle-ci fut effondrée du coup et s’abîma dans un tourbillon d’écume. Je passai rapidement à côté d’une autre barque qui se trouvait à ma droite. Les gens de cette barque eurent la sottise de se jeter tous du même côté, pour grimper sur mon navire, de sorte qu’en virant de bord, et en passant du côté opposé, la poussée que je lui donnai au passage la chavira sur place. Des barques si mal construites et tellement chargées de monde chavirent au plus petit choc, quand elles sont prises dans un faux mouvement. Je courus un grand demi-cercle, pour me dégager des assaillants et prendre de l’élan afin de mieux culbuter ceux qui entouraient le Cabire : je voyais, sur celui-ci, qu’on se battait vigoureusement. Hannibal prit en même temps ses dispositions avec intelligence. Il plaça ses archers sur l’élévation de l’arrière et ses hommes d’armes en deux groupes : l’un, à l’avant, sous ses ordres, devait sauter sur le pont du Cabire, quand nous arriverions à nous rapprocher, pour balayer ses agresseurs ; l’autre restait sous les ordres de Chamaï, prêt à nous défendre contre toute tentative d’abordage.
Du côté du Dagon, il n’y avait rien à craindre. Du haut de mon banc de commandement, je le voyais, à chaque instant, reculer, ramant arrière, pour prendre de l’élan, puis se jeter en avant de toute sa vitesse, écrasant, effondrant, chavirant la cohue inerte de ses adversaires. Je voyais voler les pots à feu et les faisceaux de gros traits, et j’entendais les cris et les hurlements de rage et de désespoir qui sortaient de ce fouillis : le Dagon travaillait terriblement.
Hannibal, parlant à ses hommes d’une voix brève, leur dit :