« Tout à l’heure nous allons nous prendre corps à corps. Les plus alertes, ceux qui sont habitués aux vaisseaux, sauteront avec moi sur le pont du Cabire. Les autres combattront ici de pied ferme avec Chamaï. Dans cette presse, on n’a pas de place pour manier la lance : donc, bas les piques, et aux épées !

— Attention ! criai-je, tenez-vous bien ; nous allons choquer : rame avant, rame ! »

Au même moment, nous bousculâmes deux des barques qu’ils avaient détachées et qui cherchaient à se placer contre nous.

« Aux machines, et vivement ! commandai-je. Archers, tirez ! »

Bicri, ses archers, et les gens des machines firent pleuvoir sur les barques qui se jetaient sur nous, de droite et de gauche, une grêle de pierres, de traits, de flèches et de pots à feu. Hannibal et ses hommes se pelotonnèrent sur l’avant, l’épée en main, le bouclier pendu au cou, et prêts à bondir. Chamaï et les siens, groupés autour du mât, n’attendaient que la vue de l’ennemi pour charger. Bicri et ses archers jetèrent leurs arcs et tirèrent leurs épées et leurs couteaux. Jonas, cessant de souffler, plaça proprement sa trompette à ses pieds et saisit un énorme levier que deux hommes remuaient difficilement et qui servait à tirer l’ancre du fond.

« S’ils m’ont, s’écria-t-il, donné un veau pour quelques tapes amicales et étreintes sans conséquence, que vont-ils me donner à présent, quand je vais leur décharger cette barre sur la tête et sur les épaules ? Il faut qu’ils me donnent dix bœufs, trente gâteaux et cinq outres de vin, car je vais les assommer par douzaines. Dodanim, préparez votre cuisine ; je vais vous faire voir le moulinet de Samson, l’homme fort !

— Va de l’avant, commandai-je, et choquez ! »

Un flot d’écume se souleva jusque par-dessus l’avant. Un craquement formidable se fit entendre, au milieu de cris de terreur et de fureur. Des mâts oscillèrent à nos côtés, une grande barque, l’avant soulevé, s’engloutit par l’arrière, une autre s’abîma à notre gauche, une troisième tournoya et chavira à notre droite. Je vis, à un demi-trait-d’arc devant nous, Asdrubal, la tête ensanglantée ; Gisgon les cheveux épars et la hache levée ; une douzaine de nos matelots, réfugiés tout contre l’arrière du Cabire, et repoussant, d’un dernier effort, le flot acharné des envahisseurs.

« A nous, Magon ! à nous, les Sidoniens ! cria Amilcar d’une voix terrible.

— Tiens bon ! m’écriai-je ; nous voilà ! Rame à droite, à droite, timonier, et lève rames ; laisse arriver. »