Une barque hellène s’effondra sous notre choc ; notre avant s’éleva un moment, soulevé par la barque que nous abordions, comme si nous la tenions sous nos genoux.

« En avant ! » cria Hannibal.

Je vis, bord à bord, et au-dessous de nous, le pont du Cabire, et les gens d’Hannibal, leur chef en tête, qui, empoignant des cordages pour se laisser glisser, ou se donnant de l’élan par-dessus les bordages, sautaient à corps perdu sur le pont, dans la masse grouillante des Hellènes.

« A toi, Magon, les voilà ! » cria Hannon, se précipitant l’épée haute.

Deux barques s’étaient collées, l’une à nos flancs, l’autre sous notre arrière, et les Helli sautaient de tous côtés sur notre pont. D’un coup de pointe, lancé à bras raccourci, je crevai la poitrine au premier qui venait sur moi, la lance levée. Je vis Hannon, qui profitait bien de ses leçons d’escrime, parer du bras gauche le coup de lance d’un autre et riposter d’un coup d’épée, porté la main haute, qui le frappa entre le cou et l’épaule. Je vis Chamaï moulinant son épée, se baissant et se relevant avec une agilité extraordinaire, un Hellène qui reculait devant lui s’abattre lourdement sur le pont ; un autre qui, se comprimant le ventre, chancela, puis tomba sous les pieds des combattants, et un troisième qui s’accroupissait en se tenant la tête à deux mains, pendant que le sang coulait entre ses doigts. Je vis Bicri qui sautait du haut de l’arrière au milieu d’un groupe de trois ou quatre hommes et qui roulait pêle-mêle avec eux, puis se relevait tout seul, son épée ensanglantée d’une main et son poignard de l’autre ; je vis Himilcon qui, saisissant un homme à la gorge, le collait au mât et lui enfonçait son épée dans le flanc. J’entendis les mugissements de Jonas et le bruit de son levier qui tournoyait avec un sifflement de tempête, défonçant les crânes, cassant les bras, effondrant les poitrines, broyant les omoplates, fracassant les côtes, brisant les jambes, ruinant les colonnes vertébrales et réduisant les clavicules en bouillie.

« Rangez-vous ! tonnait le sonneur ; faites-moi de la place ! J’ai besoin de place pour bien manier mon bâton ! Écartez-vous de mes coudes ! Où sont-elles, les bêtes curieuses ? Préparez votre vin, vos bœufs, vos fromages et vos gâteaux ! Je suis un homme qui gagne ses repas en conscience ! »

Trois ou quatre Doriens se jetèrent en même temps sur moi. Je reçus un coup de lance dans mon bouclier, si violent qu’il me le fit lâcher. Tandis que d’un revers je taillais la figure à l’homme du coup de lance, un autre me saisit par la gorge et me renversa contre le bordage ; je vis devant mes yeux briller son épée en faucille, avec laquelle il allait me saisir le cou pour me couper la tête, quand Hannon, se jetant sur lui et l’empoignant par le bras, lui plongea son épée sous l’aisselle. En tombant, il entraîna Hannon avec lui, et tous deux glissèrent sur moi. Je vis briller la lance d’un troisième près de la poitrine d’Hannon ; mais au même instant Chamaï lui lança un si terrible coup de pointe qu’il le jeta à la renverse à deux pas de nous. Je me relevai, et Hannon, mettant le pied sur le dos de celui qu’il avait tué, retira son épée, profondément engagée dans le corps de l’Hellène. En me relevant, je pus voir Chryséis, toute pâle, mais ferme, debout, les mains jointes, près de la poupe, et Abigaïl qui, en vraie fille de Juda, avait empoigné une épée et frappait à tort et à travers, d’estoc et de taille, sur un Dorien qui avait perdu sa lance et qui s’abritait d’un air effaré sous son bouclier, stupéfait d’être attaqué par une femme. Chamaï, voyant le jeu, passa comme un taureau à travers les combattants, renversant amis et ennemis, pour courir à l’arrière, et Hannon le rejoignit en deux bonds. Cependant Himilcon et une quinzaine de mes matelots, s’étant fait un passage, se placèrent autour de moi, le coutelas et la hache à la main. A leur tête, je balayai le pont jusqu’à l’avant, renversant ou jetant par-dessus bord tous ces Doriens, empêtrés dans leurs grandes lances, trébuchant dans les cordages, dans les manœuvres et dans les agrès. Sur l’avant, je me retournai, et je pus voir que Chamaï et Hannon avaient débarrassé l’arrière et se précipitaient vers le mât où Bicri, avec les autres, se battait furieusement contre un nouveau flot d’assaillants qui escaladaient les bordages. Au-dessus de la masse confuse des têtes, des lances, des haches, des boucliers et des épées, on voyait tournoyer le levier de Jonas, et par-dessus les cris, les hurlements, le cliquetis des armes et le fracas du bronze, on l’entendait mugir :

« Arrivez, arrivez donc, Dodanim ! Vous n’aurez jamais trop de bœufs pour moi ! Apportez vos têtes et vos dos, en attendant que vous apportiez vos gâteaux et vos fromages. »

Un cri général de triomphe me remplit l’âme de joie. Je vis, sur le pont débarrassé du Cabire, Hannibal, ses gens, Amilcar, Gisgon et le reste de nos matelots l’épée ou le coutelas en l’air, acclamant Asdrubal et le Dagon, qui arrivaient comme le tonnerre et entraient avec un fracas formidable dans la masse, déjà bien réduite, des barques hellènes.