Ce mot, que M. Boiste, dans son Dictionnaire (8e édit.), traite, avec raison, de barbarisme, est un des plus bas du patois parisien. Nous avons été fort surpris de le trouver dans le Dictionnaire de M. Raymond, qui, à la vérité, l’a noté comme familier, mais qui n’aurait même pas dû lui accorder cet honneur. Représenter un homme qui vous ennuie comme un homme qui vous tanne, est réellement, quoi qu’en dise Mercier, une idée dégoûtante. «Ce mot est très-expressif», dit-il, «un homme fâcheux ressemble à un misérable tanneur.» (Néologie, t. II.) Comment se fait-il que beaucoup de gens du monde, d’une délicatesse excessive sur tous les genres de convenances, ne se fassent aucun scrupule d’employer une semblable expression? C’est qu’ils ne l’ont probablement jamais examinée, et nous croyons leur rendre un véritable service en la signalant à leur dédain.
Ménage dit que cette locution est normande; c’est possible, mais nous l’avons trouvée aussi dans un vieux poète franc-comtois.
Je suis tanné d’estre vicaire,
Mieux aymeroye estre au grand Caire,
Ou varlet d’un appoticaire.
(Jehan Molinet, le dictier de Vert-Jus.)
Ce qui prouve qu’elle a été autrefois en usage, mais ce qui ne prouve pas qu’elle doive l’être encore aujourd’hui. Il serait possible qu’on eût dit autrefois être tanné pour dire être dans une situation analogue à celle d’un animal piqué par un taon, qu’on a écrit tan.
Quand le tan importun lui tourmente les flancs.
Ronsard, Réponse à quelque ministre.
«Tanner signifie aussi fatiguer, ennuyer, molester. C’est un homme tannant. C’est un homme qui me tanne.» (Acad.) «Certes, dit Feydel (Rem. sur le Dict. de l’Acad.), la langue française ne serait pas la plus belle langue de l’Europe et la plus durable, si cet article était vrai. On dit quelquefois d’un homme qui ennuie, qu’il est hennant, par la seule raison que l’ancien mot hennant signifiait ennuyeux. Et comme cette vieille phrase, il est hennant, se prononce à peu près, il est tannant, le rédacteur de l’article sur le mot tanner y aura été trompé.»