Qui par divine porvéance
Est ores de Sesile rois.
Or, Charles d'Anjou mourut en 1285; mais il avait été expulsé de Sicile quelques années auparavant. En effet, les Vêpres siciliennes sont de 1282.
Donc, si nous admettons que Jehan de Meung ait écrit ces vers avant 1282, comme il reprit l'oeuvre de Guillaume plus de quarante ans après la mort de celui-ci, on en doit conclure que Guillaume de Lorris mourut entre 1235 et 1240 et naquit vingt-six ans plus tôt, c'est-à-dire entre 1209 et 1214.
Un peu plus loin nous lisons un passage qui prouve que Jehan de Meung n'avait pas quarante ans lorsqu'il entreprit de terminer le Roman de la Rose. Le Dieu d'Amours, après avoir parlé de Guillaume de Lorris qui va mourir, dit de Jehan de Meung:
...Celi qui est à nestre.
Partant de là, nous serons amené à tirer les conséquences suivantes:
Jehan de Meung écrivit le Roman de la Rose avant [p. XXIV] 1282, et il n'avait pas quarante ans. Or, le passage où il est parlé de Mainfroi se trouve dès le début de l'oeuvre de Jehan de Meung, qui dut demander plusieurs années de travail. Nous serons donc fondé à fixer à peu près à l'année 1275 la date de ces vers. Puis, nous rangeant à l'avis de Fauchet, Thévet et Méon, que ce livre n'a pu sortir de la plume d'un jeune homme, mais d'un savant consommé, d'un écrivain de trente à trente-cinq ans, nous devrons repousser sa naissance à l'année 1240 ou 1245 au moins. Il en résulterait, si nous admettons l'année 1310 comme date de sa mort, qu'il vécut au moins soixante-cinq ans, et l'année 1322, soixante-dix-sept ans. Cette date de 1245 n'a rien d'exagéré, mais ne saurait être rappochée de nous; car, selon Jehan de Meung lui-même, le Roman de la Rose serait une oeuvre de sa jeunesse. En effet, nous lisons dans son testament:
J'ai fait en ma jonesce maint diz par vanité
Où maintes gens se sont pluseurs fois délité.
Quoi qu'il en soit, Jehan de Meung dut couler d'heureux jours dans une tranquillité profonde, car, malgré la haute considération dont il jouissait à la cour, si nous en croyons les historiens, il ne se trouva mêlé en rien aux grands événements qui signalèrent le règne de Philippe-le-Bel.
Il passa presque toute sa vie dans la capitale, où il possédait, dit Félibien, en 1313, dans l'arrondissement de la paroisse Saint-Benoist, une maison devant laquelle était un puits.