[p. XX] «D'après Dom Gérou, Jehan de Meung descendait des anciens seigneurs de la petite ville dont il portait le nom. Son père était baron de Chevé, seigneur de Pierrefite et autres lieux. Il donna la baronnie de Chevé à notre écrivain. Le baron de Chevé était un des quatre grands vassaux de l'évêché d'Orléans, qui devaient porter le nouvel évêque à son entrée solennelle et lui présenter tous les ans, le 2 mai, pendant l'office de vêpres, une certaine quantité de cire qu'on appelle vulgairement gouttières. D'après les titres de l'Église cathédrale d'Orléans, Jehan aurait été chanoine et archidiacre en 1270 et 1297, et c'est sans doute en raison de son état qu'il est représenté avec une simarre, ou robe fourrée, dans un livre du commencement du XVe siècle.»

Nous citons toujours M. Méon:

«Cet auteur, que Moreri et tous les biographes font naître en 1279 ou 1280, avait déjà traduit, en 1284, l'Art militaire de Végèce pour Jehan de Brienne, premier du nom, qui, en 1252, succéda à Marie, sa mère, dans la comté d'Eu, pendant qu'il était avec saint Louis en Palestine. Là le roi, dit Joinville, fit le comte d'Eu chevalier, qui était encore un jeune jouvencel. Il mourut à Clermont en Beauvoisis en 1294.

«Si en 1284, continue M. Méon, Jehan de Meung avait déjà traduit Végèce, ainsi que le prouvent plusieurs manuscrits du temps, on doit supposer qu'à cette époque il avait au moins vingt-cinq à trente ans, et qu'il était né vers le milieu du XIIIe siècle.

«Alors on ne pourrait dire, comme l'a fait Lenglet du Frenoy dans sa préface, qu'il était dans sa jeunesse lorsqu'il entreprit la continuation du Roman de la Rose. S'il a relaté, dans sa dédicace qu'il fit à [p. XXI] Philippe-le-Bel de sa traduction de Boëce, le Roman de la Rose le premier, c'est probablement parce qu'il le regardait comme le plus notable de ses ouvrages, les autres n'étant presque tous que des traductions. D'ailleurs il est facile de juger que le Roman de la Rose n'est point sorti de la plume d'un jeune homme, ainsi que l'observent le président Fauchet et Thévet dans la vie de son auteur. Les connaissances de toute nature qu'il annonce dans son ouvrage portent à croire qu'il avait lu avec fruit nos auteurs sacrés et profanes.

«Il y a tant de variations dans les historiens sur l'époque de la mort de Jehan de Meung, qu'il est difficile de la fixer d'une manière exacte. Jehan Bouchet dit que ce fut vers 1316, sous le règne de Louis X. Du Verdier, dans sa Prosopographie, dit 1318, sous Philippe V. Nos biographies modernes prolongent sa vie jusqu'à la première année du règne de Charles V, en 1364, parce que l'éditeur d'un ouvrage qui a pour titre: le Dodechedron de Fortune, a annoncé que Jehan de Meung l'avait présenté à ce prince. Cette opinion se trouve réfutée par ce que j'ai dit ci-dessus de sa naissance, puisqu'il faudrait supposer qu'il aurait vécu près de cent vingt ans. En admettant que Jehan de Meung soit auteur de cet ouvrage, ce dont je doute, et qu'il l'ait présenté à un roi Charles, je serais obligé de croire que ce serait Charles IV, qui a commencé à régner en 1322, et que le manuscrit portait Charles le quart, qui, étant mal écrit, aurait été lu Charles le quint par l'éditeur de cet ouvrage. Dans cette hypothèse, Jehan de Meung serait encore septuagénaire. Dom Rivet, dans son Histoire littéraire, fixe la mort de cet auteur à l'année 1310, et cette même date est rapportée [p. XXII] aussi dans un volume ayant pour titre: Anecdotes françoises depuis l'établissement de la monarchie jusqu'au règne de Louis XV.

«Fauchet avait fait lui-même des recherches pour découvrir cette même époque; mais il avoue qu'elles sont restées infructueuses. En 1358, on transporta dans la cour du couvent des Jacobins, entre l'église et les vieilles écoles de théologie, les ossements de tous ceux qui étaient enterrés au cimetière dudit couvent. Le cimetière fut détruit, et le cloître, le dortoir et le réfectoire furent retranchés pour la clôture de Paris. Dans le recueil des épitaphes de Paris, fait par D'Hozier, se trouve la suivante: «Aussi gît au dit couvent (des Jacobins) maître Jehan de Meung, docte personnage du temps de Louis Hutin, auteur du livre du Roman de la Rose, l'une des premières poésies françoises.» Cette épitaphe, faite très-longtemps après sa mort, paraît copiée sur la Chronique d'Aquitaine, et ne peut faire autorité. Au surplus, elle ne prolongerait la vie de Jehan de Meung que de six ans environ.»

Comme on le voit, les opinions sont bien partagées, autant sur la date de la mort de Jehan de Meung que sur celle de sa naissance. Toutefois, nous trouvons dans le texte même de l'ouvrage plusieurs phrases qui nous permettent de fixer d'une manière à peu près certaine la naissance des deux poètes et la mort de Guillaume de Lorris.

Tout d'abord celui-ci nous indique son âge dès le début de son roman: «Il y a bien de cela cinq ans au moins.... Au vingtième an de mon âge.» Il avait donc vingt-cinq ans passés, et comme Jehan de Meung lui-même nous déclare avoir entrepris la continuation du roman plus de quarante ans [p. XXIII] après la mort de Guillaume de Lorris, on peut donc affirmer que celui-ci est mort à vingt-six ans au moins. Maintenant essayons d'établir la date exacte où Jehan de Meung entreprit son ouvrage et son âge approximatif, et nous aurons tranché à peu près toute la question.

M. Raynouard fait observer que dans la partie de Jehan de Meung, on trouve des vers qui n'ont pu être écrits, au plus tard, que vers l'an 1280. Après avoir parlé de Mainfroi, le poète nomme Charles d'Anjou comme vivant et possédant encore le royaume de Sicile: