Qui le mit en telle fureur 3909
De mon trépas sera l'auteur.
J'ai perdu Bel-Accueil! Du ventre
Le coeur en grand' colère m'entre,
Car je n'aurai jamais loisir
De voir la Rose à mon désir.
Mes membres frémissent de rage
En mes pensers quand j'envisage
Cette Rose que je soulais
De près voir tant que je voulais,
Quand du baiser j'ai souvenance
Qui me mit au corps jouissance
Si douce et si suave odeur.
Pour un peu me pâmer j'ai peur;
Car en mon coeur toujours est close
La douce saveur de la Rose,
Et sachez que s'il me souvient
Que m'en séparer il convient,
Mieux voudrais être mort qu'en vie.
Mal me prit la Rose chérie
De mon front, ma bouche et mes yeux
Toucher, Amour, si tu ne veux
Qu'une autre fois j'y touche encore,
(Fatal bonheur que je déplore!)
Tant est grande la folle ardeur
Qui brûle et consume mon coeur.
Or reviendront les avanies,
Pleurs, soupirs, longues insomnies,
Plaintes, frissons, élancements,
Maintes douleurs et maints tourments,
Car l'enfer de nouveau je touche.
Sois maudit, cruel Malebouche,
Être déloyal et menteur,
Tu as détruit tout mon bonheur!
XXXII
Comment, par envieux atour, 3933
Jalousie fist une tour
Faire au milieu du pourpris[72],
Pour enfermer et tenir pris
Bel-Acueil, le très-doulx enfant,
Pource qu'avoit baisé l'Amant.
Dès or est drois que ge vous die
La contenance Jalousie,
Qui est en maie souspeçon:
Où païs ne reraest maçon
Ne pionnier qu'ele ne mant.
Si fait faire au commancement
Entor les Rosiers uns fossés
Qui cousteront deniers assés,
Si sunt moult lez et moult parfont.
Li maçons sus les fossés font
Ung mur de quarriaus tailléis,
Qui ne siet pas sus croléis,
Ains est fondé sus roche dure:
Li fondement tout à mesure
Jusqu'au pié du fossé descent,
Et vait amont en estrecent;
S'en est l'uevre plus fors assés.
Li murs si est si compassés,
Qu'il est de droite quarréure;
Chascuns des pans cent toises dure,
Si est autant lons comme lés.
Les tornelles sunt lés à lés,
Qui richement sunt bataillies,
Et sunt de pierres bien faillies.
XXXII
Comment par male frénésie 3943
A fait une tour Jalousie
Bâtir au milieu du pourpris,
Pour enfermer et tenir pris
Bel-Accueil, pour la seule cause
Que l'Amant a baisé la Rose.
Sous le coup de son vil soupçon,
Je vais vous dire la façon
Dont se comporte Jalousie.
Par le pays elle convie
Tous les maçons et pionniers,
Et tout à l'entour des Rosiers
Fait d'abord un grand fossé faire
Qui, vrai, ne coûtera pas guère,
Car il est large et moult profond.
Les maçons sur le fossé font
Un grand mur de pierres de taille.
Point n'est assise la muraille
Sur fondrières, mais sur roc,
Et des fondements chaque bloc
Jusqu'au pied du fossé s'aligne
Et s'élève en oblique ligne
Pour toute l'oeuvre mieux asseoir.
Le mur autour de ce manoir
Est carré d'exacte mesure,
Chacun des pans cent toises dure,
Même longueur, même largeur.
Quatre tourelles à hauteur
Lèvent leurs têles crénelées
De belles pierres bien taillées;
As quatre coingnés en ot quatre 3963
Qui seroient fors à abatre;
Et si i a quatre portaus
Dont li mur sunt espès et haus.
Ung en i a où front devant
Bien déffensable par convant,
Et deux de coste, et ung derriere,
Qui ne doutent cop de perriere.
Si a bonnes portes coulans[73]
Por faire ceus defors doulans,
Et por eus prendre et retenir,
S'il osoient avant venir.
Ens où milieu de la porprise
Font une tor par grant mestrise
Cil qui du fere furent mestre;
Nule plus bele ne pot estre,
Qu'ele est et grant, et lée, et haute.
Li murs ne doit pas faire faute
Por engin qu'on saiche getier;
Car l'en destrempa le mortier
De fort vin-aigre et de chaus vive.
La pierre est de roche naïve
De quoi l'en fist le fondement,
Si iert dure cum aïment.
La tor si fu toute réonde,
Il n'ot si riche en tout le monde,
Ne par dedens miex ordenée.
Ele iert dehors avironée
D'un baille qui vet tout entor,
Si qu'entre le baille et la tor
Sunt li Rosiers espès planté,
Où il ot Roses à planté.
Dedens le chastel ot perrieres
Et engins de maintes manieres.
A chaque coin ces quatre forts 3973
Peuvent braver tous les efforts.
Également sont quatre faces
Dressant les immenses surfaces
D'épais et formidables murs
Pour la défense forts et sûrs,
Qui ne craignent coup de pierrière;
Devant, sur le front, la première,
Deux autres de chaque côté,
Puis une autre à l'extrémité.
On voit glisser herses massives[73b]
Pour irruptions offensives,
Et pour surprendre et retenir
Ceux qui près oseraient venir.
Enfin ceux qui l'oeuvre dirigent
Au milieu du pourpris érigent
Une autre tour avec grand art;
Il n'est si belle nulle part.
Elle est moult grande et large et haute,
Et le mur ne doit faire faute
Pour engin qu'on puisse envoyer,
Car fut détrempé le mortier
De fort vinaigre et de chaux vive.
La pierre est de roche native
De même que le fondement
Et dure comme diamant.
Cette tour est tretoute ronde
Et n'est si riche en tout le monde
Ni mieux ordonnée au dedans.
Puis tout autour, en tous les sens,
Une barrière l'environne.
Entre elle et la tour s'échelonne
Un pourpris de rosiers planté
Portant roses en quantité.