PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.
C'était en mai. L'Amant (notre poète) s'endort à la fin d'une belle journée de printemps; il voit un songe délicieux. Ce songe, voilà la chaîne du roman; la trame en est savamment ourdie.
L'Amant tout au matin se lève, s'habille et part s'ébattre dans la campagne. Après avoir erré à l'aventure dans une splendide prairie arrosée par une belle rivière, il se prend à suivre le cours de l'eau, et tout à coup, au détour d'une colline, se trouve en face [p. XXVIII] d'un haut et vaste mur crénelé qui entoure un verger magnifique. Sur ce mur, en dehors, sont peintes des images hideuses. Ce sont d'abord Haine flanquée de Félonie et de Vilenie, puis Convoitise côte à côte d'Avarice, et successivement Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardie et Pauvreté. L'Amant contemple ces images et veut pénétrer dans le verger riant, qui n'est autre que la demeure de Déduit ou Plaisir d'Amour. Après avoir cherché quelques instants, il découvre un petit guichet, seul endroit par où ce beau verger soit accessible. Il frappe, et la belle Oyseuse vient lui ouvrir.
Aussitôt entré, celle-ci le conduit au maître de céans. Déduit est là qui karole avec sa gente compagnie. Cette troupe choisie se compose de Liesse, Dieu d'Amours et son serviteur Doux-Regard, Beauté, Richesse, Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse et Jeunesse. Courtoisie apercevant notre Amant, le vient quérir et le présente à l'Assemblée. Il prend part à la karole et, les danses terminées, se hâte de visiter le jardin enchanté. Il s'arrête au bord d'une fontaine, qui n'est autre que la fontaine de Narcisse, et comme lui veut se mirer dans les eaux limpides. Au fond est un miroir magique doué d'une vertu singulière. Tous ceux qui viennent à y jeter les yeux sont soudain tellement épris de ce qu'ils voient, qu'une invincible passion s'empare de leur coeur. L'Amant y admire un magnifique buisson de Roses parmi lesquelles il en choisit une, belle entre toutes, et son coeur est aussitôt brûlé du désir de cueillir la divine fleur. Pendant qu'il la contemple, Dieu d'Amours lui décoche ses flèches. L'Amant, épuisé de ses blessures, tombe pâmé. Dieu d'Amours se précipite sur lui, le fait prisonnier, s'empare de son [p. XXIX] coeur en le fermant d'une clef d'or, lui dicte ses commandements et disparaît.
Aussitôt l'Amant de courir à la belle Rose. Mais elle est entourée d'une haie d'épines, et il fait de vains efforts pour atteindre jusqu'à elle. Il n'y serait jamais parvenu peut-être sans Bel-Accueil, qui s'offre à lui faire franchir la clôture et le mène près de la Rose. Mais elle est gardée par Danger, Honte, Peur et Malebouche. Danger dormait; il s'éveille soudain et chasse du jardin le pauvre Amant. Celui-ci désolé s'enfuit, et Raison, qui a pitié de ses douleurs, vient pour le secourir. Il l'éconduit brutalement sans vouloir écouter ses conseils, et vient chercher des consolations auprès d'Ami, qui le réconforte. «Retournez, dit Ami, vers ce Danger; il est moins terrible qu'il n'en a l'air; amadouez-le par de belles paroles, et il vous laissera revoir votre chère Rose.» Danger effectivement se radoucit et s'endort. L'Amant en abuse aussitôt et, grâce aux bons offices de Bel-Accueil, baise la charmante Rose. Mais Malebouche est là qui veille. Tant il jase sur leur compte, qu'enfin Jalousie qui sommeillait s'éveille, vient gourmander l'Amant, et prévient Bel-Accueil qu'elle va faire bâtir une tour pour l'enfermer. Épouvantées de tant de sévérité, Honte et Peur prient Jalousie de pardonner à Bel-Accueil, mettant tout sur le compte de sa folle jeunesse. Mais Jalousie ne veut rien entendre. Elle fait bâtir un château-fort flanqué de quatre tourelles, et au milieu une tour où elle fait enfermer Bel-Accueil et les Roses. L'Amant pleure et se désespère, et... là se termine la partie de Guillaume de Lorris.
PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.
L'Amant désespéré parle de mourir, lorsque Raison revient le consoler. Il l'éconduit pour la deuxième fois et retourne trouver Ami qui relève son courage et lui indique le chemin pour entrer au château. Mais ce chemin a nom Trop-Donner, et Richesse le garde, qui en a chassé Pauvreté, et le chasse à son tour. Dieu-d'Amours, le trouvant assez éprouvé, vient alors à son aide. Il lui demande d'abord s'il n'a point oublié ses commandements. L'Amant les lui récite. Satisfait, Dieu d'Amours mande aussitôt toute sa baronnie. C'est assavoir: Oyseuse, Noblesse de Coeur, Richesse, Franchise, Pitié, Largesse, Courage, Honneur, Courtoisie, Gaîté, Beauté, Jeunesse, Bonté, Simplesse, Compagnie, Sûreté, Désir, Déduit, Liesse, Amabilité, Patience, Bien-Celer, Contrainte-Abstinence et Faux-Semblant.
Ces deux derniers sont venus, on ne sait pourquoi, et Dieu d'Amours s'en étonne. Mais Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence lui fournissent des explications qui l'engagent à utiliser ces deux auxiliaires. Faux-Semblant est nommé chef de l'armée, et les barons délibèrent sur la manière d'attaquer le château. Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence, déguisés en pèlerins, vont saluer Malebouche, et pendant qu'il s'agenouille pour se confesser ils lui sautent à la gorge. Malebouche tire la langue, que Faux-Semblant lui coupe avec un rasoir, puis ils jettent son cadavre dans le fossé. Ils pénètrent alors dans le château par la porte que gardait Malebouche, aperçoivent les soldats normands ivres dans le corps de garde, les étranglent et font entrer Largesse et Courtoisie.