Les danses terminées, chacun se disperse pour goûter le repos sous les frais ombrages. L'Amant, une fois calmé, s'y enfonce et arrive près d'une splendide fontaine qui coule dans un beau bassin. C'est la fontaine de Narcisse. Au fond est un miroir magique. Malheur à qui jette les yeux sur ce fatal miroir! En ce paradis terrestre, tout est séduisant, et le miroir est si bien disposé qu'il reflète jusqu'au moindre objet, si modeste et si bien caché qu'il soit. Une inscription est gravée sur la pierre qui borde le bassin: Ici le beau Narcisse est mort. Cette inscription rappelle à notre Amant la fin terrible du malheureux et l'épouvante. Son premier mouvement est de s'enfuir; mais il se rassure et se dit que Narcisse n'était qu'un égoïste et qu'un sot, et que, somme toute, il se sent assez fort pour ne pas [p. XXXV] tomber dans de pareils excès. Puis la curiosité, l'envie de connaître le poussant, il y jette un regard furtif. Mais, hélas! il est aussitôt saisi d'étonnement et d'admiration. Fascinée, sa vue ne peut plus se détacher du fatal miroir et surtout d'un magnifique buisson de Roses qui s'y reflète. Il y court aussitôt; le parfum suave le pénètre jusqu'aux entrailles, et timide, tremblant d'être blâmé, il n'ose y porter la main, car il craint d'irriter le maître de ce beau jardin. Heureux, s'écrie-t-il, celui qui pourrait seulement cueillir une Rose, n'importe laquelle, mais je donnerais tout pour en posséder une couronne! Or, entre toutes, il en choisit une, la plus belle, un bouton tout fraîchement éclos. Mais las! une épaisse haie, barrière infranchissable de ronces et d'épines, le sépare de la Rose.
GLOSE.
Le tourbillon des plaisirs enivre l'Amant, et pendant quelque temps il ne songe qu'à voir, admirer et se divertir. Mais, une fois le premier étourdissement passé, il rentre en lui-même, observe tout ce qui l'entoure; il veut savoir, il veut tout connaître. A force de voir et d'admirer, chemin faisant, il arrive à la fontaine de Narcisse. Le miroir magique, ce sont les illusions. La jeunesse ne saurait s'y soustraire. En vain les conseils, l'instruction, la sagesse et la raison nous mettent en garde contre elles; tous nous les voulons braver, et tous nous nous y laissons prendre. Notre Amant y succombe; il jette les yeux sur le miroir, et le voilà soudain affolé. Ce qui l'attire surtout, au milieu des splendeurs de la nature, c'est la Beauté, ce sont les charmes de la [p. XXXVI] femme et ce parfum exquis de délicatesse et de sensibilité qui s'exhale autour d'elle. D'abord il les embrasse toutes dans un amour sans bornes, toutes il voudrait les posséder; mais il finit par en remarquer une, la plus belle, et que seule il désire. C'est toujours la femme aimée qui est la plus belle; puis comme les difficultés ne font qu'accroître nos ardeurs et que les plaisirs faciles sont ceux qui nous séduisent le moins, c'est justement la Rose la plus difficile à cueillir que notre Amant préfère à toutes les autres. Transporté d'admiration, timide, muet, il se contente d'admirer en silence l'objet tant désiré, il n'ose lui déclarer ses transports, de peur du repentir, car il craint de l'irriter; et puis, comment vaincre tous les obstacles qui les séparent?
CHAPITRES XIII A XVI.
L'Amant contemple immobile le buisson de roses. Cependant, depuis qu'il a quitté les danses, Dieu d'Amours l'a suivi pas à pas et profite de l'extase où il est plongé pour le frapper de ses flèches. La première qu'il lance est Beauté, la seconde Simplesse. Cet deux flèches entrent par l'oeil et pénètrent jusqu'au coeur. La troisième est Courtoisie, la quatrième Franchise, la cinquième Compagnie, la sixième Beau-Semblant. Ces quatre dernières volent droit au but.
A chaque blessure, l'Amant veut arracher la flèche qui l'a frappé; mais chaque fois le fût lui reste entre les mains et le dard dans la plaie. Dieu d'Amours, voyant l'Amant épuisé, pantelant, se précipite et le somme de se rendre. Celui-ci, vaincu, voyant toute résistance inutile, se rend et fait hommage [p. XXXVII] à son vainqueur, lui jure d'être son esclave, et pour preuve de sa sincérité lui offre son coeur en gage. Dieu d'Amours l'accepte, et le ferme d'une clé d'or qu'il garde dans son aumônière.
GLOSE.
L'Amant, en contemplation devant la femme qu'il a choisie au milieu de tant d'autres, ne s'aperçoit pas que l'amour le guette, et le premier trait qui le frappe lui fait une blessure inguérissable. La beauté la première nous touche et nous inspire les plus vives passions. C'est par les yeux qu'elle pénètre jusqu'au coeur; elle est la plus naturelle de toutes les sensations. Il en est de même de la seconde, Simplesse, c'est-à-dire la simplicité, la grâce naturelle, qui n'est que le complément de la beauté. Les quatre autres représentent les qualités de l'âme; elles nous séduisent aussi bien que les avantages extérieurs, mais leur effet est moins foudroyant. Courtoisie, Franchise, Compagnie et Beau-Semblant, personnifient l'amabilité, la franchise, l'esprit et l'affabilité.
Notre Amant ne peut résister à tant de perfections; il ne songe plus à vaincre sa passion naissante; il s'y livre tout entier, et il jure de ne plus vivre que pour celle qui a pris son coeur.