Ici Dieu d'Amours dicte à l'Amant tous ses commandements, qu'il devra suivre s'il veut conquérir la Rose. Ils se résument ainsi: aimer, c'est souffrir. [p. XXXVIII] L'Amant n'hésite pas à s'y soumettre; mais il demande comment il pourra résister à de si rudes labeurs, et Dieu d'Amours lui répond: «Tu as l'Espérance! Elle devrait te suffire; mais je te promets encore trois dons qui adouciront tes peines et te soutiendront jusqu'à ce que tu sois arrivé au but de tes désirs, la conquête de la Rose. Ces trois biens sont: Doux-Penser, Doux-Parler, Doux-Regard.» Ceci dit, Dieu d'Amours s'envole.

GLOSE.

A peine l'Amant a-t-il donné son coeur, qu'il réfléchit aux conséquences de son action; il songe aux obstacles sans nombre qu'il lui faudra surmonter pour posséder sa bien-aimée, aux luttes, aux tourments, à tous les maux qui l'attendent, et il hésite. Mais l'espérance le soutient, l'espérance qui ne nous abandonne jamais. Et puis n'aura-t-il pas le bonheur de penser à sa bien-aimée, d'en ouïr parler et de la voir?

CHAPITRES XIX ET XX.

L'Amant reste seul, languissant, épuisé par ses blessures, et retourne à ses chères roses, mais sans pouvoir franchir la fatale haie. Peu à peu il se désespère et se demande s'il ne va pas se précipiter au milieu des ronces et des épines pour ravir le divin bouton, lorsque soudain arrive à lui un varlet de gente allure. C'est Bel-Accueil, le fils de Courtoisie. Il lui offre gracieusement de lui faire passer la haie pour sentir de plus près sa chère Rose, mais à condition qu'il se garde de folie. [p. XXXIX] L'Amant accepte confondu, et, grâce à Bel-Accueil, le voilà dans le pourpris. Celui-ci l'encourage par de tendres avances et lui cueille même une verte feuille près du divin bouton. L'Amant la saisit avec transport, s'en pare la poitrine et raconte à Bel-Accueil comment Amour lui fit au coeur plusieurs blessures, dont il mourra si on ne lui donne le bouton tant désiré. Bel-Accueil épouvanté le prie d'abandonner une si folle espérance et lui reproche de vouloir le déshonorer en lui demandant une chose aussi perverse et insensée. Pendant qu'ils parlaient, ils ne se doutaient pas que le hideux Danger, gardien du pourpris, dormait à l'ombre du buisson. Il se lève soudain et, brandissant sa massue, force Bel-Accueil et l'Amant à prendre la fuite.

GLOSE.

Malgré tout, l'Amant ne parvient pas à calmer ses blessures cuisantes, car il ne peut toucher le coeur de la belle. Un moment il songe à prendre un parti désespéré, celui de précipiter le dénoûment en se déclarant ouvertement. Mais au moment où il croit tout perdu, son amante elle-même vient à son secours. Touchée de tant d'amour, elle daigne enfin accueillir sa tendresse et cherche par de légères avances à consoler ce pauvre amant. Celui-ci, transporté, se déclare alors et la supplie de ne pas borner là ses faveurs. Hélas! la pauvrette a cédé trop légèrement aux premières inspirations de son coeur, et soudain, voyant dans quelle voie périlleuse elle vient de s'engager, pendant qu'il en est temps encore, elle rompt avec le malheureux et l'econduit.

[p. XL]

CHAPITRES XXI A XXIII.

L'Amant, une fois seul, rentre en lui-même, comprend sa folie, et tombe dans une morne tristesse. C'est alors que Raison vient à son secours. Elle cherche à lui prouver combien cette folle amour le doit faire souffrir, et sans aucun espoir de posséder la Rose. «Résiste donc, lui dit-elle, et si tu as du courage, renie Dieu d'Amours, qui te rend si malheureux, et oublie la Rose.» L'Amant indigné traite Raison assez durement, et lui reproche avec amertume d'oser lui donner des conseils aussi perfides. Il finit en lui disant: «Je veux aimer, tel est mon plaisir, et vos conseils sont hors de saison.»