Ce passage jette un triste jour sur les moeurs du haut clergé à cette époque; il explique l'acharnement incroyable que les ennemis du poète déployèrent contre cette oeuvre et la vogue étonnante dont elle jouit pendant plusieurs siècles. En vain le chancelier Gerson s'écriait encore plus de cent ans après:
«Arrachez, hommes sages, arrachez ces livres dangereux des mains de vos fils et de vos filles. Si je possédais un seul exemplaire du Roman de la Rose, et qu'il fût unique, valût-il mille livres d'argent, je le brûlerais plutôt que de le vendre pour le publier tel qu'il est. Si je savais que l'auteur n'eût pas fait pénitence, je ne prierais jamais pour lui pas plus que pour Judas; et les [p. CVI] personnes qui lisent son livre à mauvais dessein augmentent ses tourments, soit qu'il souffre en enfer, soit qu'il gémisse en purgatoire.»
Mais il était inutile d'arracher ce livre des mains des lecteurs et de le brûler. Il était depuis longtemps à l'abri de la destruction. Toute l'oeuvre de Guillaume, en effet, était gravée dans les âmes tendres et passionnées des damoiselles[1]; celle de Jehan de Meung au fond du coeur de tous les vilains, les savants et les honnêtes gens. Répandu par les ménestrels, qui l'allaient récitant par toute la France, comme les oeuvres d'Homère, le Roman de la Rose était impérissable. Cet ouvrage, aussitôt son apparition, jouissait d'une telle renommée, était devenu si populaire, il avait exercé une telle influence sur la littérature et sur les moeurs, que ses ennemis eux-mêmes, pour se faire lire et rendre leurs diatribes intéressantes, ne trouvèrent rien de mieux que de l'imiter servilement.
Du reste, il ne fut attaqué qu'au point de vue de la licence des expressions et des images, et quoique ses plus terribles adversaires aient compris dans leurs malédictions l'oeuvre tout entière, on est forcé de reconnaître que c'est là le seul grief sérieux qu'ils articulent contre ce chef-d'oeuvre.
Ainsi Gerson, cet acharné défenseur des libertés gallicanes aux conciles de Pise et de Constance, l'auteur de De Auferibilitate Papae, ne visait certainement pas, dans ses attaques, l'adversaire de Faux-Semblant, et Christine de Pisan ne lui reprochait que ses injustes critiques contre les dames. Aussi les [p. CVII] contemporains n'attachèrent que fort peu d'importance à ces anathèmes, qui, somme toute, s'adressaient à la littérature entière de ces siècles si peu collets-montés. On ne fit qu'en rire, et ceux qui ne connaissaient pas le roman le lurent avec avidité.
On reproche généralement à Jehan de Meung d'être verbeux et diffus, et de semer, sous prétexte d'érudition, son poème de hors-d'oeuvre considérables, qui rendent l'action confuse et ont presque fait ranger le délicieux roman de Guillaume dans le genre ennuyeux. «Les transitions n'y sont point ménagées, et chaque digression semble naître plutôt du caprice de l'auteur que de l'enchaînement des idées.[2]» On l'accuse encore d'avoir intercalé au hasard ces tirades, sans même s'occuper de l'acteur qui les débitait.
La moitié de ce reproche est juste, mais c'est le défaut capital de la littérature du moyen âge. Pour le reste, c'est une erreur grossière; car l'oeuvre, au contraire, est savamment étudiée. Quand l'auteur combat les abus de la société au XIIIe siècle, ce n'est pas au hasard qu'il choisit ses orateurs. Il sait parfaitement ce qu'il dit quand il fait attaquer les débauchés par Génius, les femmes par le Jaloux, les égoïstes et les riches par Ami, les juges iniques et les rois par Raison, et quand il choisit pour champion des vilains contre les nobles Nature elle-même.
Au surplus, si l'on ne considère l'oeuvre de Jehan de Meung que comme la continuation de celle de Guillaume de Lorris, plus de la moitié du roman pourrait en effet passer pour inutile.
Mais, comme nous l'avons dit plus haut, Jehan de Meung se souciait bien [p. CVIII] de Bel-Accueil vraiment! Il avait de l'esprit, et il comprit que faire un long traité de philosophie, de science et de morale, où il pût développer toute son érudition, c'était, au prix de peines et de dangers inouïs, se jeter dans les luttes arides de théologie et de métaphysique, qui ne pouvaient intéresser que les savants et ne lui attirer qu'un petit nombre de lecteurs. Et puis, comment développer en vile prose ces audacieuses maximes, qui trouvent si bien à se voiler sous les attrayantes allégories du roman? Que de choses, acceptables et même charmantes en vers, ne seraient souvent en prose qu'impudeur et qu'insanité! N'oublions pas que les mets les plus délicieux ne doivent leur saveur qu'à la manière dont ils sont apprêtés. «C'est le ton qui fait la chanson,» dit un proverbe populaire, et le genre badin permet d'émettre de cruelles vérités qui seraient trop dangereuses dans un livre sérieux. Telle maxime qui termine ingénument une fable du pauvre Ésope ou du bonhomme La Fontaine, telle pointe du malin Jehan de Meung deviendrait, même de nos jours, au milieu d'un discours politique ou d'un article de journal, un pamphlet séditieux. Quand le vigneron Paul-Louis le voulut faire, il n'y a pas de cela bien longtemps, on le lui fit trop bien sentir. Il ne faut donc lire le livre de Jehan de Meung que pour s'instruire et non pour s'amuser.
Donc, le reproche le plus sérieux et qui subsiste tout entier, c'est la crudité de quelques expressions, les attaques violentes contre les femmes, et surtout l'obscénité de certaines images et de la dernière scène.