Mais, comme dit Lantin de Damerey, dans sa Dissertation sur le Roman [p. CIX] de la Rose: «Si Jehan de Meung, pour avoir voulu être trop naturel, est tombé souvent dans le style bas et grossier, le mauvais goût de son époque en fut sans doute la cause.» La preuve en est dans tous les fabliaux et contes parvenus jusqu'à nous, et qui cependant faisaient les délices de nos chastes aïeules.

Pourtant on ne peut s'empêcher de rapprocher les deux écrivains, et en lisant Jehan de Meung, plus d'une gente dame regrettera bien certainement que la mort ait empêché le pudique Guillaume de terminer son oeuvre.

Du reste, Jehan de Meung s'en est ému lui-même, et il a pris soin de se défendre par la bouche de Raison. Celle-ci dit qu'on ne doit pas avoir honte d'appeler par leur nom les oeuvres de Dieu. «Ce n'est pas le nom qui est honteux, dit-elle, mais la chose. Or, quoi de plus noble que les divins instruments que Dieu façonna de ses propres mains pour perpétuer l'espèce humaine?» A vrai dire, puisque l'auteur n'a pas trouvé de meilleures raisons à nous donner, nous n'en chercherons pas, et nous l'abandonnerons à la colère des dames. S'il faut en croire son chroniqueur, André Thévet, maître Jehan, nous en sommes convaincu, se tirerait aujourd'hui d'un si mauvais pas aussi facilement que jadis en semblable circonstance.

Qu'on reproche donc à nos deux auteurs ce que l'on voudra. Ce qu'au moins on ne peut leur refuser, c'est d'avoir fait une oeuvre admirable, d'avoir écrit mieux que personne avant eux, et d'avoir fait faire un pas immense à la littérature française en créant un de ses plus beaux chefs-d'oeuvre.

Ce qu'on ne peut contester à Guillaume de Lorris, ce peintre inimitable, [p. CX] c'est une délicatesse et une grâce infinies, et à Jehan de Meung une vigueur de style, une élévation d'idées et une érudition sans rivales.

Sous la plume de ce fougueux satirique, le trait devient mortel et l'ironie sanglante, comme on peut en juger par le dix-neuf mille deux cent quarante-sixième vers:

Bon fait prolixité foir!


[p. CXI]

OPINIONS DES CRITIQUES.