Nous terminerons cette étude en donnant et discutant l'opinion de quelques écrivains sur cette oeuvre remarquable. Sans vouloir ici résumer les attaques violentes ni les louanges outrées des contemporains que nous pouvons soupçonner de partialité, nous nous contenterons de citer l'opinion des savants qui n'ont étudié cette oeuvre qu'au point de vue purement littéraire et philosophique. Ce fut au commencement du XVIe siècle, c'est-à-dire plus de trois cents ans après son apparition, que les savants commencèrent à étudier sérieusement le Roman de la Rose. Cette oeuvre, en effet, eut à cette époque, à la cour de Louis XII et de François Ier, un regain de célébrité. C'est ce qui engagea Clément Marot à en publier une nouvelle édition. «Sous prétexte de rajeunir ce roman pour en rendre la lecture plus facile, cet auteur lui fit subir des changements considérables; il substitua quantité de mots nouveaux à ceux tombés m désuétude, refondit un grand nombre de vers, en ajouta même quelques-uns, en un mot se fit un Roman de la Rose à lui.»
Il profita de cette publication pour juger l'oeuvre tout entière en six pages. Du style, il n'en parle [p. CXII] pas, et se contente d'indiquer au lecteur de la manière dont il faut «soulever l'écorce pour arriver jusqu'à la moelle de l'arbre.» Il dit que la Rose signifie «l'état de sapience, ou l'état de grâce, ou la Rose papale, ou la Vierge Marie, ou bien encore le souverain bien infini et la gloire d'éternelle béatitude.» Le lecteur peut choisir. Il ne s'appesantit pas beaucoup sur cette glose étrange que bien certainement il n'a jamais prise au sérieux. Mais elle s'explique assez aisément par cette circonstance, que Marot refondit le Roman de la Rose dans les prisons de Chartres où il était enfermé comme hérétique. Pour sortir de prison, ou remercier le roi de l'en avoir tiré, il crut devoir faire imprimer cette petite préface en tête de son édition. Cette singulière idée n'est pas de lui, du reste. Tout l'honneur en revient à Jehan Molinet, chanoine de Valenciennes, qui avait publié, en 1503, une translation de vers en prose, et une moralisation du Roman de la Rose. Nous passerons sous silence cette oeuvre absurde, et c'est, comme dit M.P. Pâris, le seul moyen de lui rendre justice. Quant à l'opinion de Marot sur les auteurs, tout ce qu'on trouve dans ses oeuvres, c'est un passage de sa complainte au général Preudhomme où il appelle Guillaume de Lorris l'Ennius français.
Baillet le regardait comme le meilleur poète du XIIIe siècle. Il nous apprend qu'il vivait sous le règne de saint Louis, qu'il mourut environ l'an 1260, et que, déguisant sous le nom de Rose celui d'une femme qu'il aimait éperdument, il avait entrepris son roman, dans lequel il voulut imiter Ovide et étendre ses pernicieuses maximes, sous prétexte d'y mêler un peu de philosophie morale.
Le lecteur peut juger que Baillet est tout aussi [p. CXIII] peu exact dans ses renseignements historiques que juste dans son appréciation philosophique, car il est impossible, en y mettant même une extrême complaisance, de découvrir, dans la partie de Guillaume, la moindre «pernicieuse maxime.»
Lantin de Damerey, dans sa Dissertation sur le Roman de la Rose, convient que les descriptions de Guillaume sont faites avec art et avec esprit:
«Lorris, dit-il, était un auteur galant qui a plus approché du tour aisé et naturel d'Ovide que Jehan de Meung, son continuateur. Cet auteur, qui vivait vers l'an 1300, fit voir qu'il savait aussi bien que Guillaume la théorie de l'art dangereux de l'amour, et l'emporta sur lui par l'érudition.»
Baïf était grand admirateur aussi du Roman de la Rose, et le choisit pour sujet d'un sonnet qu'il adressa à Charles IX.
Ronsard en faisait, de son côté, tant de cas, qu'il le lisait constamment et y puisait ses inspirations poétiques.
Le Père Bouhours (Entretiens d'Ariste et d'Eugène) n'hésite pas à donner à Jehan de Meung le nom de père et d'inventeur de l'éloquence française. Et de fait, c'est le premier livre français qui ait jamais joui d'une grande réputation.
Enfin, Pasquier, contemporain de Marot, s'exprime ainsi dans ses Recherches sur la France: