«Nous eûmes Guillaume de Lorris et, sous Philippe-le-Bel, Jehan de Meung, lesquels quelques-uns des nôtres ont voulu comparer à Dante, poète italien; et moi je les opposerais volontiers à tous les poètes d'Italie. Guillaume de Lorris n'eut le loisir d'achever grandement son livre; mais en ce peu qu'il nous a baillé, il est, si j'ose le dire, inimitable en descriptions. Lisez celle du printemps, puis [p. CXIV] du temps, et je défie tous les anciens et ceux qui viendront après nous d'en faire de plus à propos[3]

Si grand admirateur que nous soyons du Roman de la Rose, nous ne saurions admettre qu'on opposât nos deux poètes, ni à l'auteur de la Divine Comédie, ni à Pétrarque.


Les anciens comparaient Homère à un grand fleuve où tous les poètes de la Grèce venaient tremper leurs lèvres pour y puiser leurs inspirations. Tel fut pendant plusieurs siècles le rôle du Roman de la Rose, et de nos jours encore nos poètes pourraient à plus d'un titre le prendre pour modèle.

Jusqu'à Ronsard, en effet, nous n'avons guère eu d'autres poètes véritablement dignes de ce nom, et, jusqu'au XVIe siècle, on retrouve la trace du fameux Roman dans une foule d'ouvrages dont quelques-uns sont demeurés célèbres.

Ainsi, quand on lit attentivement la Servitude volontaire de La Boëtie, on est étonné de la similitude de pensées et de la communion d'idées qui existe entre les deux écrivains, et l'on se prend malgré soi à rechercher dans le Roman de la Rose ce qu'on lit dans le Contr' Un. Et si l'on n'y retrouve pas absolument les mêmes expressions, on y reconnaît la même inspiration et la même vigueur.

Vers 1450 parut un petit chef-d'oeuvre qui jouit pendant longtemps d'une grande célébrité, si nous [p. CXV] en jugeons par les nombreuses éditions qui se sont conservées jusqu'à nous, et la faveur méritée dont il jouit encore aujourd'hui. Cet ouvrage est intitulé: Les XV joies du mariage. Or, l'auteur en a trouvé le plan dans le Roman de la Rose. Il nous a paru intéressant de rapprocher ici les deux auteurs.

Nous trouvons dans Jehan de Meung:

C'est li fox poisson qui s'en passe
Parmi la gorge de la nasse
Qui, quant il s'en vuet retorner,
Maugrè sies l'estuet séjorner
A tous jors en prison léans,
Car du retorner est néans.
Li autres qui dehors demorent,
Quant il le voient si, acorent
Et cuident que cil s'esbanoie
A grant déduit et à grant joie,
Quant là le voient tornoier
Et par semblant esbanoier.
Et por ice méismement
Qu'il voient bien apertement,
Qu'il a léans assés viande
Tele cum chascun d'eus demande,
Moult volentiers i enterroient.
Si vont entor, et tant tornoient,
Tant i hurtent, tant i aguetent,
Que truevent le trou et s'i getent.
Mès quant il sunt léans venu,
Pris à tous jors et retenu,
Puis ne se puéent-il tenir
Que hors ne voillent revenir:
Là les convient à grant duel vivre
Tant que la mort les en délivre.

Voici maintenant ce qu'écrit l'auteur des XV joies dans son prologue: