«Ces chouses pourroit l'en dire pour ceulx qui sont en mariage, qui [p. CXVI] ressemblent le poisson estant en la grant eaue en franchise, qui va et vient où il lui plaist; et tant va et vient qu'il trouve une nasse borgne, où il y a plusieurs poissons, qui se sont pris au past qui estoit dedans, qu'ilz ont sentu au flayrer. Et quant celui poisson les voit, il travaille moult pour y entrer, et va tant à l'environ de la dicte nasse qu'il trouve l'entrée, et il entre dedens, cuidant estre en délices et plaisance, comme il cuide que les autres soient. Et quant il y est, il ne s'en peut retourner, et est liens en deul et en tristesse, où il cuidoit trouver toute joye et lyesse. Ainsi peut-on dire de ceulx qui sont en mariage, car ils voient les autres mariés dedens la nasse, qui font semblant de noer et de soy esbatre. Et pour ce font tant qu'ils trouvent maniere d'y entrer, et quant ilz y sont ilz ne s'en peuvent retourner, mais est force qu'ilz demeurent là.... Et pour ce en ycelles joies demourront tous jours et finiront misérablement leurs jours.»
Quand on rapproche ces deux passages, le doute n'est pas permis. Mais on pourrait croire que c'était une sorte de proverbe et que les auteurs ont puisé cette idée à la même source. Notre opinion est que l'auteur des XV joies l'a puisée directement dans le Roman de la Rose, et, en effet, voici une phrase qui nous donne singulièrement à penser:
«Et quant ilz y sont ilz ne s'en peuvent retourner, mais est force qu'ils demeurent là. Pour ce dist ung docteur appelé Valère à ung sien ami qui s'estoit marié, et qui luy demandoit s'il avoit bien fait, et le docteur luy respont en ceste manière: «Ami, dit-il, n'avés-vous peu trouver une haulte fenestre, pour vous laissier trébucher en une grosse ryvière, pour vous mectre dedens la teste la première?»
Or, comment se fait-il que l'auteur ait attribué à Valère ce qui [p. CXVII] appartient à Juvénal? (Satire VI, vers 30 et suivants.) C'est au moins une erreur assez bizarre. Il est une explication qui nous séduit fortement. L'auteur des XV joies était un des courtisans les plus assidus de la cour du Dauphin, à Geneppe en Brabant. Le Roman de la Rose était alors au plus beau temps de sa gloire; il devait évidemment faire les délices de ce petit noyau de beaux esprits gaulois et libertins, à qui nous devons les Cent Nouvelles nouvelles. Or, l'auteur, qui tirait son sujet du Roman, se rappelle soudain certain trait assez mordant contre le mariage, et, pour donner plus de poids à sa citation, il en cherche l'auteur et tombe sur ce passage:
Valerius qui se doloit
De ce que Rufin se voloit
Marier, qui ses compaîns iere,
Si li dist par parole fiere:
Diez tous-poissans, dist-il, amis,
Gart que tu ne soies jà mis
Es las de fames tant poissant,
Toutes choses par art froissant.
Juvenaus meismes escrie
A Postumus qui se marie:
Postumus, vués-tu famé prendre?
Ne pués-tu pas trover à vendre
Ou hars, ou cordes, ou chevestres,
Ou saillir hors par les fenestres
Dont l'en puet hault et loing véoir,
Ou lessier toi d'un pont chéoir?
En cherchant le nom de l'écrivain que citait Jehan de Meung, l'auteur des XV joies, qui ne traduisait que les trois derniers vers, est remonté un peu trop [p. CXVIII] haut, et de bonne foi attribua le trait à Valère. C'est d'autant plus compréhensible que, dans les manuscrits, où l'on mettait des majuscules le plus souvent en tête des alinéas, Valerius devait frapper les regards beaucoup plus que iuvenaus.
Nous ne pouvons non plus passer sous silence Théodore-Agrippa d'Aubigné, l'auteur des Tragiques. Sur plus d'un point on pourrait le mettre en parallèle avec Jehan de Meung. On pourrait presque dire qu'il a ramassé le fouet de Clopinel pour flageller les rois, les juges et les grands. C'est la même énergie, la même fougue, la même audace, la même horreur de l'injustice. Quoique l'on découvre dans les Tragiques plus d'une expression et plus d'une phrase même qu'on pourrait retrouver dans le Roman de la Rose, nous avons la certitude que d'Aubigné ne connaissait pas à fond cet ouvrage. Cette opinion ressort clairement de la manière dont cet auteur s'exprime sur le Roman de la Rose. En effet, dans sa onzième lettre de Poincts de science, page 457, tome I de l'édition de Lemerre, on lit:
«Monsieur, vous désirez de moy deux choses: un rolle des poètes de mon temps, et mon jugement de leurs mérites. Je feray le premier curieusement et selon ma cognoissance, l'autre avec crainte et sobrement. Vous ne devez pas avoir regret que je laisse en arrière tout ce qui a escript en France auparavant le Roy François, à cause de leur barbare grosserie; encore qu'ils ayent esté estimez pour la raritè plus que les plus excellents de ce siècle, tesmoin Aslin Chartier dormant sur un bahu à la garde robe, qu'une Reyne de France, Princesse de bonne estime, alla baiser, pour honorer, disoit-elle, la bouche qui a proféré tant de belles choses. J'ay cogneu plusieurs esprits assez cognoissants qui faisoyent profession de tirer de [p. CXIX] belles et doctes inventions du Rouman de la Rose et de livres pareils. Je me mis à leur exemple à essayer d'en faire mon profit. Certes, je trouvay à la fin que c'estoit «aurum legere ex stercore Ennii,» au prix des escrits des derniers siècles.»
D'Aubigné, pour écrire ces lignes, ne devait certainement pas avoir lu le Roman de la Rose, au moins celui de Jehan de Meung. Autrement, lui, d'ordinaire critique si sérieux et si fin, n'eût pas porté contre cette oeuvre un jugement si sévère. Nous ne nous faisons pas ici le défenseur d'Alain Chartier ni des autres poètes des XIVe et XVe siècles. Mais la violence même de la critique, bien qu'elle paraisse viser directement Guillaume de Lorris, l'Ennius français, nous prouve que, dans ses Recherches philologiques, d'Aubigné n'a pas eu le courage de remonter jusqu'au Roman de la Rose et d'en faire une étude approfondie. Car il lui aurait suffi de remuer légèrement la couche du fumier d'Ennius pour y recueillir une foule de perles de la plus belle eau, pour lesquelles il ne se fût pas montré si dédaigneux, car il aurait- pu facilement en faire son profit.
Les écrivains ont généralement tort de mépriser les siècles passés pour leur barbare grosserie. C'est le même terme qu'employa Boileau pour qualifier nos anciens auteurs, créateurs de cette langue admirable qu'il sut si savamment manier quelques siècles plus tard. La jeunesse a tort de se montrer si dure pour les vieux, car «le temps, qui tout vieillit, aussi les vieillira; le temps, qui tout use, aussi les usera,» et c'était naguère presque le sort de d'Aubigné. Boileau, grâce à la bonne fortune qu'il eut de naître après l'Académie, résistera plus longtemps; mais, suivant la règle inexorable qui fait qu'ici-bas il n'est [p. CXX] rien d'éternel, Boileau lui-même fera bientôt partie de ces siècles grossiers, qu'il traitait si cavalièrement du haut de sa grandeur, et qui ne daignait même pas se souvenir de d'Aubigné.