«L'oeuvre de Jehan de Meung doit être considérée comme une audacieuse tentative d'un libertin du XIIIe siècle, qui, à l'aide de quelques précautions oratoires, a voulu sciemment attaquer, non seulement les abus qui s'étaient glissés dans l'Église, mais l'esprit même du spiritualisme chrétien. Savant pour son temps, nourri de l'antiquité, païen d'imagination, épicurien par nature et par principe, il fut un devancier puissant des érudits païens et matérialistes du XVIesiècle. Il y a en lui le germe de Rabelais, et même à quelques égards de d'Holbach et de Lamettrie.»
Ainsi, voilà tout ce que vit M. Ampère dans cette oeuvre colossale. Beaucoup de libertinage et d'impiété. Il reconnaît pourtant à Jehan de Meung un peu d'érudition et, çà et là, quelque grandeur. Il a même trouvé par hasard deux vers qu'il qualifie de «tout simplement sublimes.» C'est peu sur vingt mille. Bref, M. Ampère partage l'avis de Gerson. [p. CXXVIII] C'est un livre qu'on eût bien fait de brûler, car il ajoute:
«Ce n'est pas l'inoffensive galanterie de Guillaume de Lorris qui eût décidé un homme de l'importance de Gerson à prêcher et à écrire contre le Roman de la Rose, et qui eût attiré sur lui les vertueuses invectives de la sage Christine de Pisan. Mais les âmes chrétiennes et morales du XVesiècle (elles ne l'étaient sans doute pas aux XIIIe et XIVe) durent sentir vivement ce qu'il y avait de dangereux dans un livre abritant, derrière un titre et un commencement qui n'annonçaient que gentillesse gracieuse et frivole galanterie, un traité d'irréligion et d'épicuréisme.»
M. Ampère, vous qui ne trouvez dans Jehan de Meung qu'un païen et qu'un libertin, vous êtes une preuve frappante qu'il ne faut pas toujours juger la valeur des arguments sur l'importance de celui qui les produit. Aussi nous nous permettrons de discuter les vôtres.
Jehan de Meung un libertin? Qu'en savez-vous? Il ne l'est ni plus ni moins que tous les écrivains de son temps, témoins «les nombreux monuments de notre vieille littérature, dites-vous, dont plusieurs sont à beaucoup d'égards fort supérieurs au Roman de la Rose, quoique aucun n'ait encore conquis l'espèce de notoriété attachée depuis des siècles à cet ouvrage.» Nous citons textuellement M. Ampère au commencement de son étude. Il est vrai qu'il dira à la fin:
«On a souvent cité le Roman de la Rose comme le début de la poésie française au moyen âge, erreur qui a été judicieusement réfutée. Au lieu de marquer l'origine de cette littérature, on peut dire qu'il en est la fleur et la fin.»
La fleur! Est-ce une rétractation, ou simplement un jeu de mots, un trait d'esprit malin?
Le lecteur remarquera de suite une opinion préconçue, un parti pris [p. CXXIX] évident de dénigrer cet ouvrage, et les contradictions nombreuses qui naissent forcément d'un travail fait avec trop de précipitation.
Certes, la liberté de critique est à nos yeux la moins discutable pour un savant; mais il est une qualité indispensable: c'est l'impartialité, et M. Ampère eût dû qualifier l'étonnant renom du Roman de la Rose autrement que par cette expression dédaigneuse: «espèce de notoriété.»
Du reste, M. Ampère, malgré son importance, ne nous semble pas heureux dans le choix de ses expressions, pour un académicien. Il ne plane pas si haut au-dessus des simples mortels, qu'il ne soit au moins tenu de se faire comprendre. Qu'est-ce donc qu'un «païen d'imagination,» qu'un «épicurien par nature?» De grands mots en mauvais français ne sont pas des raisons. Voyons, avec un peu de bonne foi, Jehan de Meung ne serait-il pas un peu chrétien aussi, rien que par habitude ou par oubli, puisque c'est seulement quand il glorifie Dieu et le Christ que M. Ampère daigne lui trouver un peu de grandeur et de sublime? Ce serait au moins rationnel.