Il semble oublier que Gerson n'attaqua le Roman de la Rose que cent vingt ans après son apparition. L'espèce de notoriété, paraît-il, dont jouissait cet ouvrage alors, était encore assez considérable pour que le chancelier de l'Université ne dédaignât pas de le combattre avec acharnement. Ce qu'il oublie aussi, c'est l'importance des défenseurs de cette oeuvre remarquable contre le haut clergé, dont les attaques incessantes n'avaient réussi, durant un siècle, qu'à rendre l'oeuvre plus populaire. Il aurait dû, pour se [p. CXXX] montrer impartial, lire et citer ces paroles de Jehan de Montreuil, secrétaire du roi Charles VI, en réponse à Gerson:

«Plus je pénètre dans les importants mystères et dans la mystérieuse importance de cette oeuvre profonde et d'une si grande et si durable célébrité, que nous devons à la plume de Jehan de Meung, plus j'étudie avec une curiosité toujours nouvelle le talent de l'industrieux écrivain, plus je l'admire avec transport et avec feu

Puisqu'il cite la sage Christine de Pisan, il aurait dû citer aussi ses adversaires: Gontier Col, général conseiller du roi; maître Jehan Johannes, prévôt de Lille, et maître Pierre Col, secrétaire du roi. Leur importance n'est certes pas à dédaigner. Et, somme toute, maître Clopinel, qui fait si bonne justice, et dans un style si grand et si sublime, de cette inepte science, l'astrologie, ne devait-il pas trouver un adversaire tout naturel dans la fille de Thomas de Pisan, astrologue de Charles V, qui dut peut-être au génie de Jehan de Meung le mépris et la misère profonde qui le poursuivirent jusqu'à sa mort?

Mais suivons M. Ampère dans son étude, et nous verrons que ce critique ne se départ pas un seul instant de ce même esprit de partialité. Il nous promet bien de s'arrêter sur tous les passages les plus saillants; mais il en est beaucoup, et des plus beaux, qu'il ne voit pas ou feint de ne pas voir, en faisant ressortir, par contre, tous ceux qu'il trouve favorables à son système.

Il ne manque pas, du reste, d'une certaine suffisance, et se fait une singulière illusion sur son petit travail. «Donner une analyse détaillée du Roman de la Rose, dit-il, c'est le publier pour ainsi dire.» Hélas! ne connaîtront guère cette oeuvre ceux qui se contenteront [p. CXXXI] de l'étudier dans l'analyse de M. Ampère, qu'il termine ainsi: «Tel est le Roman de la Rose. Je crois avoir montré le premier toute la portée de cette oeuvre célèbre!» Il connaissait pourtant l'édition de Méon; mais il ne semble pas avoir lu l'étude de Langlet du Fresnoy ni l'analyse de Lantin de Damerey, car il n'eût pas écrit cette phrase-là.

Son analyse commence ainsi:

« Les deux portions du Roman de la Rose forment véritablement deux poèmes, et le premier est souvent la contre-partie ou la parodie du second

M. Ampère eût bien dû d'abord expliquer cette assertion que nous regardons comme absolument inexacte. Et puis un premier ne peut jamais être la parodie d'un second.

Il nous promet ensuite de ne s'arrêter que sur des passages qui lui plairont par la grâce de l'expression ou qui l'intéresseront par la hardiesse de la pensée ou l'audace de la satire.

Donc, il arrête tout d'abord le lecteur aux images du verger, pour lui faire, dit-il, une observation essentielle. «Si le poème était composé au point de vue de la morale chrétienne, l'Avarice et l'Envie se trouveraient en compagnie des autres péchés mortels. Au lieu des péchés mortels, l'auteur voit ici représentés les vices opposés aux qualités qui formaient le chevalier accompli: Haine contraire d'Amour, Félonie de Loyauté, Vilenie de Noblesse, Convoitise de Tempérance, Avarice de Largesse, Envie de Générosité; et enfin Vieillesse, qui n'est point un vice, est mise là comme étant le contraire de Jeunesse, qui, dans le langage systématique des troubadours, exprimait, non seulement un des âges de l'homme, mais la disposition morale qui rend propre aux sentiments et aux vertus chevaleresques. Puis, à côté des images principales, le [p. CXXXII] poète en a placé deux autres, Papelardie et Pauvreté. Papelardie est synonyme d'Hypocrisie. Guillaume de Lorris n'a pu se défendre de placer là cette allusion aux faux dévots, tant ce genre de raillerie était naturel au moyen âge