Comme dit M. Ampère, son observation est essentielle. Nous nous appesantirons donc sur ce passage, afin de prouver que, dès le début, M. Ampère faisait fausse route, et que, pour arriver à sa conclusion arrêtée d'avance, force lui fut d'expliquer bien des choses à sa façon et de passer sur ce qu'il ne comprenait pas.

Sur le reste nous glisserons rapidement.

D'abord, pourquoi détacher deux images des autres et les déclarer accessoires, quand, au contraire, ce sont les principales, la dernière surtout, puisque c'est elle le noeud de l'action tout entière? En effet, si l'Amant lutte si longtemps, c'est qu'il est pauvre, et nous verrons le papelard Faux-Semblant remplir à lui seul le quart du roman de Jehan de Meung. Pauvreté n'est pas un vice non plus, et M. Ampère eût dû chercher à l'expliquer comme il a fait pour Vieillesse. Nous nous demandons aussi pourquoi il fait Convoitise l'opposé de Tempérance. Rien pourtant, dans le tableau tracé par l'auteur, ne dénote l'intempérance. Mais M. Ampère a une idée fixe et absolue; il n'en démordra pas et, coûte que coûte, soutiendra le paradoxe[4] jusqu'au bout. Aussi, voyez où il se trouve entraîné: «Si le poème, dit-il, était composé au point de vue de la morale chrétienne, [p. CXXXIII] l'auteur aurait représenté les sept péchés capitaux;» et la conclusion de son étude se résume ainsi: donc, c'est un poème de chevalerie composé contre la morale chrétienne.

L'argument est irrésistible.

Il analyse sommairement l'oeuvre de Guillaume en l'accompagnant d'observations savantes qui ne manquent pas d'intérêt. Mais il a sa marotte. Il ne veut pas voir dans l'Amant un homme, et pour lui le poème de Guillaume doit être absolument un roman de chevalerie. Il le veut, il y tient, comme il tiendra tout à l'heure à ne voir qu'un traité de libertinage dans le roman de Jehan de Meung. Il nous parle à chaque instant de Mlle de Scudéry, et du Cid, et des Allemands, et de mille autres choses qui prouvent toute sa science, mais sont fort inutiles; et s'il déplore la manie des anciens poètes de toujours mettre l'amour en allégorie, nous déplorons celle des savants de vouloir à toute force étaler leur érudition partout. C'est, du reste, un reproche qui s'adresse encore plus à Jehan de Meung, car c'est le défaut capital de son oeuvre et, par cela même, nous voudrions voir M. Ampère plus indulgent pour lui.

Comme tous les gens à système, M. Ampère ne veut pas reconnaître ses erreurs, et quand, par exemple, il affirme que Vieillesse n'est, aux yeux de Guillaume, que l'opposé de Jeunesse qui, dans le langage des troubadours, exprime la disposition morale qui nous rend propres aux sentiments et aux vertus chevaleresques, il se garde bien de nous parler du démenti formel que lui inflige l'auteur un peu plus loin, lorsqu'il dépeint Jeunesse comme l'épanouissement du corps joint à l'innocence et à l'inexpérience du coeur.

[p. CXXXIV] Nous arrivons maintenant à l'analyse de Jehan de Meung. M. Ampère prévient le lecteur qu'il ne faut considérer son oeuvre que comme un amusement de la jeunesse d'un savant grivois, et qu'on doit s'attendre à y trouver l'alliance de la satire avec le savoir ou du moins la prétention au savoir. Voilà un trait qui dénote un ennemi systématique, car le savoir de Jehan de Meung est, pour tout homme de bonne foi, au-dessus de toute discussion. Ensuite il fait un parallèle rapide, mais très-exact, entre les deux auteurs.

Nous n'y relèverons qu'une chose: c'est qu'il fait de Jehan de Meung un moine, au mépris de l'histoire, uniquement pour le plaisir d'étaler un peu d'érudition, et comparer les deux auteurs à l'aimable Jehan de Saintré et au robuste et gaillard Damp abbé dans la Dame des belles cousines. Il reproche à Jehan de Meung, au lieu de suivre, comme son devancier, le fil du récit, de s'en écarter sans cesse. «Bien souvent il oublie son sujet pour traiter tous les sujets; il intercale des allégories dans les allégories, des histoires dans les histoires. Bon fait prolixité fuir, a dit Jehan de Meung; jamais auteur n'observa plus mal son précepte; mais parmi cette multitude d'épisodes, nous trouverons des passages beaucoup plus curieux, et même des morceaux de poésie beaucoup mieux frappés que tout ce qu'a pu nous offrir le doucereux Guillaume

Le lecteur a pu voir quelle est notre opinion à ce sujet, et que sur plusieurs points nous partageons celle de M. Ampère.

Puis il passe rapidement en quelques mots sur le corps de 7,000 vers, pour arriver à Faux-Semblant dont il analyse le discours à fond et d'une façon remarquable. Mais il n'y voit pas autre chose qu'un [p. CXXXV] genre de raillerie naturelle au moyen âge. Il résume cette analyse ainsi: «Faux-Semblant s'exprime au nom des ordres mendiants comme il eût pu le faire au nom de l'ordre qui les remplaça au XVIesiècle.» Diable, M. Ampère, cette petite pointe contre la Compagnie de Jésus vous serait-elle échappée? De votre part le trait est cruel!