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J'avais vingt ans; c'est à cet âge23
Qu'Amour prend son droit de péage
Sur les jeunes coeurs. Sur mon lit
Étendu j'étais une nuit,
Et dormais d'un sommeil paisible.
Lors je vis un songe indicible,
En mon sommeil, qui moult me plut;
Mais nulle chose n'apparut
Qui ne m'advint tout dans la suite,
Comme en ce songe fut prédite.
Or veux ce songe rimailler
Pour vos coeurs plus faire égayer;
Amour m'en prie et me commande;
Et si nul ou nulle demande
Sous quel nom je veux annoncer
Ce Roman qui va commencer:
Ci est le roman de Rose
Où l'art d'Amour est toute enclose
.
La matière de ce Roman
Est bonne et neuve assurément[3b];
Mon Dieu! que d'un bon oeil le voie
Et que le reçoive avec joie
Celle pour qui je l'entrepris;
C'est celle qui tant a de prix
Et tant est digne d'être aimée,
Qu'elle doit Rose être nommée.
Il est bien de cela cinq ans;
C'était en mai, amoureux temps
Où tout sur la terre s'égaie;
Car on ne voit buisson ni haie
Qui ne se veuille en mai fleurir
Et de jeune feuille couvrir.
Les bois secs tant que l'hiver dure
En mai recouvrent leur verdure;

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Li bois recovrent lor verdure,55
Qui sunt sec tant cum yver dure,
La terre méismes s'orgoille
Por la rousée qui la moille,
Et oblie la poverté
Où ele a tot l'yver esté.
Lors devient la terre si gobe,
Qu'el volt avoir novele robe;
Si scet si cointe robe faire,
Que de colors i a cent paire,
D'erbes, de flors indes et perses,
Et de maintes colors diverses.
C'est la robe que je devise,
Por quoi la terre miex se prise.
Li oisel qui se sunt téu,
Tant cum il ont le froit éu,
Et le tens divers et frarin,
Sunt en mai por le tens serin,
Si lié qu'il monstrent en chantant
Qu'en lor cuer a de joie tant,
Qu'il lor estuet chanter par force.
Li rossignos lores s'efforce
De chanter et de faire noise;
Lors s'esvertue, et lors s'envoise
Li papegaus et la kalandre[4]:
Lors estuet jones gens entendre
A estre gais et amoreus
Por le tens bel et doucereus.
Moult a dur cuer qui en mai n'aime,
Quant il ot chanter sus la raime
As oisiaus les dous chans piteus.
En iceli tens déliteus,
Que tote riens d'amer s'effroie,
Sonjai une nuit que j'estoie,

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Lors oubliant la pauvreté 57
Où elle a tout l'hiver été,
La terre s'éveille arrosée
Par la bienfaisante rosée.
La vaniteuse, il faut la voir,
Elle veut robe neuve avoir;
De mille nuances, pour plaire,
Robe superbe sait se faire,
Avec l'herbe verte, des fleurs
Mariant les belles couleurs.
C'est cette robe que la terre,
A mon avis, toujours préfère.
Les oiselets silencieux
Par le temps sombre et pluvieux,
Et tant que sévit la froidure
Sont en mai, quant rit la nature,
Si gais, qu'ils montrent en chantant
Que leur coeur a d'ivresse tant
Qu'il leur convient chanter par force,
Le rossignol alors s'efforce
De faire noise et de chanter,
Lors de jouer, de caqueter
Le perroquet et la calandre[4b];
Lors des jouvenceaux le coeur tendre
S'égaie et devient amoureux
Pour le temps bel et doucereux.
Quand il entend sous la ramée
La tendre et gazouillante armée
Qui n'aime, il a le coeur trop dur!
En ce temps enivrant et pur
Qui l'amour fait partout éclore,
Une nuit, m'en souvient encore,
Je songeai qu'il était matin;
De mon lit je sautai soudain,

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Ce m'iert avis en mon dormant, 89
Qu'il estoit matin durement;
De mon lit tantost me levai,
Chauçai moi et mes mains lavai.
Lors trais une aguille d'argent
D'ung aguiller mignot et gent,
Si pris l'aguille à enfiler.
Hors de vile oi talent d'aler,
Por oïr des oisiaus les sons
Qui chantoient par ces boissons
En icele saison novele;
Cousant mes manches à videle,
M'en alai tot seus esbatant,
Et les oiselés escoutant,
Qui de chanter moult s'engoissoient
Par ces vergiers qui florissoient,
Jolis, gais et plains de léesce.
Vers une riviere m'adresce
Que j'oi près d'ilecques bruire,
Car ne me soi aillors déduire
Plus bel que sus cele riviere.
D'ung tertre qui près d'iluec iere
Descendoit l'iave grant et roide,
Clere, bruiant, et aussi froide
Comme puiz, ou comme fontaine,
Et estoit poi mendre de Saine,
Més qu'ele iere plus espanduë.
Onques més n'avoie véuë
Cele iave qui si bien coroit:
Moult m'abelissoit et séoit
A regarder le leu plaisant.
De l'iave clere et reluisant
Mon vis rafreschi et lavé.
Si vi tot covert et pavé

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Je me chaussai, puis d'une eau pure 91
Lavai mes mains et ma figure;
Dans son étui mignon et gent
Je pris une aiguille d'argent
Que je garnis de fine laine,
Puis je partis emmi la plaine
Écouter les douces chansons
Des oiselets dans les buissons
Qui fêtaient la saison nouvelle.
Cousant mes manches à vidèle,
Seul j'allai prendre mes ébats,
Témoin de leurs joyeux débats,
De leur grâce et leur allégresse,
Par ces vergers en grand' liesse.
Tout près un grand ruisseau coulait
Dont le murmure m'appelait;
J'y courus. Jamais paysage
Ne vis plus beau que ce rivage.
D'un tertre vert et rocailleux
Descend, en bonds tumultueux,
L'onde aussi froide, claire et saine
Comme puits ou comme fontaine.
La Seine est un fleuve plus grand,
Mais moins belle au large s'épand.
Je n'avais oncques cette eau vue
Qui si bien court et s'évertue.
Dans un charme délicieux
Plongé, je promenais mes yeux
Partout ce riant paysage;
De l'onde claire mon visage
Je rafraîchis lors et lavai,
Et je vis couvert et pavé
Son lit de pierres et gravelle.
La prairie était grande et belle