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Elle était toujours coutumière 761
De chanter partout la première,
Car chanter pour elle c'était
Ce que plus volontiers faisait.
Vous eussiez vu gens en cadence
Mener karole et fine danse,
Et mainte tresce et maint beau tour
Sur l'herbe fraîche d'alentour.
On voyait des escamoteuses
Auprès et des tambourineuses
Qui ne cessaient de bien jouer,
Puis en l'air leur tambour ruer
Et, sans manquer, sur un doigt vite
Tombant le recevoir ensuite.
Vous eussiez encor maints flûteurs
Ouïs, ménestrels et jongleurs;
L'un dit des légendes anciennes,
Une autre des chansons lorraines.
Car on sait que de ce pays
Nous viennent les plus beaux récits.
Puis au milieu deux jeunes filles,
En jupon court, toutes gentilles,
Les cheveux en nattes massés,
Emmi les danseurs enlacés,
Au beau Déduit, par déférence,
Faisaient les honneurs de la danse.
Comme elles balaient gentîment!
L'une venait tout bellement
Contre l'autre, puis au passage
Approchait son joli visage;
A voir leur bouche se croiser,
Elles semblaient s'entrebaiser
Quand se cambrait leur taille souple.
Comment vous peindre ce beau couple?

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Mès à nul jor ne me quéisse 793
Remuer, tant que ge véisse
Ceste gent ainsinc efforcier
De caroler et de dancier.


V
Ci endroit devise l'Amant
De la karole le semblant,
Et comment il vit Cortoisie
Qui l'apela par druerie,
Et li monstra la contenance
De cele gent, et de lor dance.
La karole tout en estant
Regardai iluec jusqu'à tant
C'une dame bien enseignie
Me tresvit: ce fu Cortoisie
La vaillant et la debonnaire,
Que Diex deffende de contraire.
Cortoisie lors m'apela:
Biaux amis, que faites-vous là?
Fait Cortoisie, ça venez,
Et avecques nous vous prenez
A la karole, s'il vous plest.
Sans demorance et sans arrest
A la karole me sui pris,
Si n'en fui pas trop entrepris,
Et sachiés que moult m'agréa
Quant Cortoisie m'en pria,
Et me dist que je karolasse,
Car de karoler, se j'osasse,
Estoie envieus et sorpris.
A regarder lores me pris

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Jamais je n'eusse me mouvoir 795
Pensé, tant me plaisait de voir
Ces gens en si belle accordance
Mener la karole et la danse.


V
Ici devise notre Amant
De la karole le semblant,
Et comment il vit Courtoisie
L'appeler par galanterie,
Et lui raconter ce qu'était
Tout ce monde et ce qu'il dansait.
Toujours là debout, immobile,
Je contemplais la troupe agile,
Quand une charmante beauté,
Coeur vaillant et plein de bonté
(Que Dieu garde toute sa vie!)
M'aperçut. C'était Courtoisie.
Aussitôt elle m'appela:
«Bel ami, que faites-vous là?
Or ça, venez, fait Courtoisie;
A karoler je vous convie,
Avec nous venez, s'il vous plaît.»
A la karole sans arrêt,
Sans hésiter je fus me prendre
Et sans chercher à m'en défendre,
Car c'était mon plus vif désir;
Et, sachez-le, plus grand plaisir
N'eût su me faire Courtoisie.
Je n'osais, mais brûlais d'envie
De courir aussi karoler.
Lors je me pris à contempler