Les cors, les façons et les chieres, 823
Les semblances et les manieres
Des gens qui ilec karoloient:
Si vous dirai quex il estoient.
Déduit fu biaus et lons et drois,
Jamès en terre ne venrois
Où vous truissiés nul plus bel homme:
La face avoit cum une pomme,
Vermoille et blanche tout entour,
Cointes fu et de bel atour.
Les yex ot vairs, la bouche gente,
Et le nez fait par grant entente;
Cheveus ot blons, recercelés,
Par espaules fu auques lés,
Et gresles parmi la ceinture:
Il resembloit une painture,
Tant ere biaus et acesmés,
Et de tous membres bien formés.
Remuans fu, et preus, et vistes,
Plus légier homme ne véistes;
Si n'avoit barbe, ne grenon,
Se petiz peus folages non,
Car il ert jones damoisiaus.
D'un samit portret à oysiaus,
Qui ere tout à or batus,
Fu ses cors richement vestus.
Moult iert sa robe desguisée,
Et fut moult riche et encisée,
Et décopée par cointise;
Chauciés refu par grant mestrise
D'uns solers décopés à las;
Par druerie et par solas
Les visages, les contenances, 825
Les costumes et les semblances
De tous ces gens qui karolaient;
Je vous dirai ce qu'ils étaient.
Déduit était de sa nature
Droit et beau, de haute stature,
L'air noble et de grand appareil
Et gracieux, le teint vermeil
Autour et blanc comme une pomme;
Jamais on ne vit plus bel homme:
Mignonne bouche, de beaux yeux,
Le nez fait au moule, cheveux
Blonds tombant en boucles soyeuses
Sur ses épaules musculeuses.
Sa taille fine cependant
Était bien prise. En regardant
Ce beau corps, sa riche parure,
On croyait voir une peinture.
Nul homme avec lui n'eût lutté
De vigueur ni d'agilité.
C'était, tout brillant de jeunesse,
Un damoiseau plein de noblesse;
Ni moustache ni barbe encor,
Mais le fin duvet couleur d'or
De la première adolescence.
Il était avec élégance
Vêtu tout d'or et de satin
Tissu d'oiseaux à grand dessin.
Sa robe à la coupe savante
Et d'ornements étincelante,
Tombait en festons gracieux;
Un brodequin délicieux
Enlaçait sa jambe arrondie,
Et par amour sa douce amie
Li ot s'amie fet chapel 855
De roses qui moult li sist bel.
Savés-vous qui estoit s'amie?
Léesce qui nel' haoit mie,
L'envoisie, la bien chantans,
Qui dès lors qu'el n'ot que sept ans
De s'amor li donna l'otroi:
Déduit la tint parmi le doi
A la karole, et ele lui,
Bien s'entr'amoient ambedui:
Car il iert biaus, et ele bele,
Bien resembloit rose novele
De sa color. S'ot la char tendre,
Qu'en la li péust toute fendre
A une petitete ronce.
Le front ot blanc, poli, sans fronce,
Les sorcis bruns et enarchiés,
Les yex gros et si envoisiés,
Qu'ils rioient tousjors avant
Que la bouchete par convant.
Je ne vous sai du nés que dire,
L'en nel' féist pas miex de cire.
Ele ot la bouche petitete,
Et por baisier son ami, preste;
Le chief ot blons et reluisant.
Que vous iroie-je disant?
Bele fu et bien atornée;
D'ung fil d'or ere galonnée,
S'ot ung chapel d'orfrois tout nuef,
Je qu'en oi véu vint et nuef,
A nul jor mès véu n'avoie
Chapel si bien ouvré de soie.
D'un samit qui ert tous dorés
Fu ses cors richement parés,
Lui avait tout de roses fait 859
De ses mains un beau chapelet.
Savez-vous quelle était sa mie?
Liesse qui ne le hait mie,
La gente et joyeuse aux doux chants.
A lui dès l'âge de sept ans
D'amour elle donna le gage.
Déduit la prend au doigt, l'engage
A la karole, et chaque amant
Moult s'enlace amoureusement.
Il était beau, elle était belle,
Et bien semblait rose nouvelle
A voir son teint vermeil et clair:
La moindre épine à cette chair
Si tendre eût fait une blessure:
Son front était blanc, sans plissure,
Ses sourcils bruns et bien arqués,
Ses yeux gros et si enjoués
Qu'ils paraissaient toujours sourire
Avant même la bouche rire,
Qui toute mignonne s'ouvrait,
Toujours aux baisers s'apprêtait.
Du nez, je ne sais que vous dire;
On n'en fait pas de mieux en cire.
Son chef était blond et luisant.
Que vous irai-je encor disant?
Belle était et bien atournée,
D'un fil d'or toute galonnée;
Son chapel d'or était tout neuf,
J'en ai vu plus de vingt et neuf,
Mais jamais chapel, que je croie,
Si bien ouvré de belle soie.
Son corps était enfin paré
De ce riche satin doré
De quoi son ami avoit robe, 889
Si en estoit assés plus gobe.