VI
Ci dit l'Amant des biax atours
Dont iert vestus li Diez d'Amours.
A li se tint de l'autre part
Li Diex d'Amors, cil qui départ
Amoretes à sa devise.
C'est cil qui les amans justise,
Et qui abat l'orguel des gens,
Et si fait des seignors sergens,
Et des dames refait bajesses,
Quant il les trove trop engresses.
Li Diex d'Amors de la façon,
Ne resembloit mie garçon:
De beaulté fist moult à prisier,
Mès de sa robe devisier
Criens durement qu'encombré soie.
Il n'avoit pas robe de soie,
Ains avoit robe de floretes,
Fete par fines amoretes
A losenges, à escuciaus,
A oiselés, à lionciaus,
Et à bestes et à liépars;
Fu la robe de toutes pars
Portraite, et ovrée de flors
Par diverseté de colors.
Flors i avoit de maintes guises
Qui furent par grant sens assises:
Nulle flor en esté ne nest
Qui n'i soit, neis flor de genest,

[59]

Que Déduit son ami préfère, 893
Faveur dont moult elle était fière.


VI
Ci dit l'Amant les beaux atours
Dont est vêtu le Dieu d'Amours.
Tout près d'eux d'autre part s'avance
Dieu d'Amours. C'est lui qui dispense
Les amourettes aux amants,
Et qui rabat l'orgueil des gens,
Et quand les trouve trop méchantes
Des dames fait d'humbles servantes
Et des seigneurs simples sergents;
C'est lui le maître des amants.
Du Dieu d'Amours telle est la grâce
Qu'on devine sa noble race;
On est surpris de sa beauté,
Et nul sa robe, en vérité,
Ne saurait peindre, que je croie.
Il n'avait pas robe de soie,
Mais bien avait robe de fleurs,
Oeuvre d'amour de mille coeurs.
Ce n'était qu'écussons, lozanges,
Léopards, animaux étranges,
Oiseaux de diverses couleurs:
Ce n'était que bouquets de fleurs
De mille sortes variées
Et artistement mariées.
Nulle fleur en été ne naît
Qui n'y fût; la fleur de genêt,
La violette, la pervenche,
Mainte fleur azur, jaune ou blanche,

[p.60]

Ne violete, ne parvanche,919
Ne fleur inde, jaune ne blanche;
Si ot par leus entremeslées
Foilles de roses grans et lées.
Il ot ou chief ung chapelet
De roses; mès rossignolet
Qui entor son chief voletoient,
Les foilles jus en abatoient:
Car il iert tout covers d'oisiaus.
De papegaus, de rossignaus,
De calandres et de mesanges;
Il sembloit que ce fust uns anges
Qui fust tantost venus du ciau.
Amors avoit ung jovenciau
Qu'il faisoit estre iluec delés;
Douz-Regard estoit apelés.
Icis bachelers regardoit
Les caroles, et si gardoit
Au Diex d'Amors deux ars turquois.
Li uns des ars si fu d'un bois
Dont li fruit iert mal savorés;
Tous plains de nouz et bocerés
Fu li ars dessous et dessore,
Et si estoit plus noirs que more[18a].
Li autres ars fu d'un plançon
Longuet et de gente façon;
Si fu bien fait et bien dolés,
Et si fu moult bien pipelés.
Dames i ot de tous sens pointes,
Et valés envoisiés et cointes.
Ices deux ars tint Dous-Regars
Qui ne sembloit mie estre gars,
Avec dix des floiches son mestre.
Il en tint cinq en sa main destre;

[p.61]

A la belle rose y venait 923
Mêler son modeste reflet.
La tête il avait festonnée
De roses que l'aile étonnée
Des rossignolets effeuillait
Tout autour de son chapelet;
Car il était couvert sans cesse
De mille oiseaux de toute espèce,
De rossignols, de perroquets,
De mésanges, de roitelets;
Il semblait que ce fût un ange
Des cieux. Tout près d'Amour se range
Un jouvenceau son compagnon;
Doux-Regard, tel était son nom.
Joyeux la karole il regarde
Et dans chacune main il garde
Au Dieu d'Amours un arc turcquois.
Le premier des arcs est d'un bois
Aux fruits amers sans aucun doute;
Son aspect repoussant dégoûte;
Il est plein de bosses, de noeuds,
Et plus noir que More hideux[18].
L'autre, au contraire, est d'une branche
Flexible, gracieuse et blanche,
Toute couverte de dessins
Des plus jolis et des plus fins.
On n'y voyait que dames gentes,
Varlets aux mines avenantes.
Doux-Regard les tenait tous deux
Et cinq flèches pour chacun d'eux.
De sa main droite les plus belles
A son maître il tendait; les ailes,
Les coches, tout était bien fait;
Tout couvert d'or le fût brillait