[p.81]

Bien plus, son coeur compatissant 1239
Et si aimable, lui voyant
L'âme trop durement atteinte,
A son aide viendrait, de crainte
De causer quelque grand malheur.
D'un drap fin de grande valeur
La vêtait capote plus belle
Que jamais n'en porta pucelle
D'ici Arras. Si fraîche était
Et si bien faite, qu'on n'aurait
Repris la plus petite pointe.
Femme est plus gentille et mieux jointe
Ainsi qu'en cote simplement.
Charmant était ce vêtement,
Car nulle robe n'est si belle
Qu'une capote à damoiselle.
Cette capote de drap blanc
Indiquait qu'un coeur doux et franc
Battait en sa belle poitrine.
Un jouvenceau de bonne mine
Près de Franchise se tenait;
Je ne sais comme on le nommait,
Mais il était beau, puis encore
Fils du seigneur de Gundesore[29b].


VIII
L'Auteur parle de Courtoisie
Moult courtoise et de tous bénie,
Ne cherchant qu'à faire plaisir;
Aussi chacun la doit chérir.
Après se tenait Courtoisie
Qui moult était de tous chérie.

[p.82]

Si n'ere orguilleuse ne fole. 1271
C'est cele qui à la karole
La soe merci m'apela
Ains que nule, quant je vins là,
El ne fu ne nice, n'umbrage,
Mès sages auques sans outrage,
De biaus respons et de biaus dis,
Onc nus ne fu par li laidis,
Ne ne porta nului rancune.
El fu clere comme la lune
Est avers les autres estoiles[31]
Qui ne resemblent que chandoiles.
Faitisse estoit et avenant,
Je ne sai fame plus plaisant.
Ele ere en toutes cors bien digne
D'estre emperieris, ou roïne.
A li se tint uns chevaliers
Acointables et biaus parliers,
Qui sot bien faire honor as gens,
Li chevaliers fu biaus et gens,
Et as armes bien acesmés
Et de s'amie bien amés.
La bele Oiseuse vint après,
Qui se tint de moi assés près.
De cele vous ai dit sans faille
Toute la façon et la taille;
Jà plus ne vous en iert conté,
Car c'est cele qui la bonté
Me fist si grant qu'ele m'ovri
Le guichet del vergier flori.

[p.83]

Son coeur ne connait pas l'orgueil. 1269
C'est elle qui me fit accueil
Avant tout autre à la karole
Et vint m'adresser la parole.
Son air ouvert et souriant,
Son abord simple et engageant,
Son esprit vif, ses réparties
Toujours fines et bien senties
Dénotaient toute sa bonté.
Comme la lune sa beauté
Brillait, près de qui les étoiles[31b]
Ne sont que petites chandoiles.
Je ne sais rien d'aussi plaisant
Que cet être aimable et charmant;
Dans les cours on verrait à peine
Plus digne impératrice ou reine.
Près d'elle un noble chevalier
Aimable et galant cavalier,
De bonne et docte compagnie,
Semblait bien aimé de sa mie;
Car il était beau, fier et gent
Dessous ses armes et vaillant.
Après venait la belle Oyseuse
Que je choisis pour ma danseuse.
Je vous ai tout au long conté
Tous ses atours et sa beauté;
Je n'ai plus rien à vous en dire.
Souvenez-vous qu'à mon martyre
C'est sa bonne âme qui mit fin
A la porte du beau jardin.

[p.84]

IX
Ici parole de Jonesce 1301
Qui tant est sote et jengleresce.
Après se tint mien esciant,
Jonesce au vis cler et luisant,
Qui n'avoit encores passés
Si cum je cuit, douze ans d'assés.
Nicete fu, si ne pensoit
Nul mal, ne nul engin qui soit;
Mès moult iert envoisie et gaie,
Car jone chose ne s'esmaie
Fors de joer, bien le savés.
Ses amis iert de li privés
En tel guise, qu'il la besoit
Toutes les fois que li plesoit,
Voians tous ceus de la karole:
Car qui d'aus deus tenist parole,
Il n'en fussent jà vergondeus,
Ains les véissiés entre aus deus
Baisier comme deus columbiaus.
Le valés fu jones et biaus,
Si estoit bien d'autel aage
Cum s'amie, et d'autel corage.
Ainsi karoloient ilecques
Ceste gens, et autres avecques,
Qui estoient de lor mesnies,
Franches gens et bien enseignies,
Et gens de bel afetement
Estoient tuit communément.