[p.85]

IX
Enfin Jeunesse la dernière1299
Si naïve et sotte et légère.
Ensuite, comme il m'en souvient,
La mignonne Jeunesse vient.
Ses douze premières années
A peine étaient-elles sonnées;
Ce n'était encor qu'un enfant
Au visage clair et luisant.
La pauvrette dans sa simplesse
Ne pensait à mal ni finesse,
Mais à rire, à se divertir,
A jouer; c'est le seul plaisir,
Comme vous savez, de l'enfance.
Comme elle sans expérience
Son petit ami la baisait
Toutes les fois qu'il lui plaisait,
Devant tous ceux de la karole.
Car aussi bien, quelque parole
Que l'on dît d'eux, sans s'émouvoir,
Vous eussiez pu toujours les voir
Se baiser comme tourterelles.
C'était bien les mêmes cervelles
Et la même naïveté,
Et même âge, et même beauté.
Ainsi cette gente assemblée
Dansait la karole, mêlée
A une foule de danseurs
Comme eux beaux et brillants seigneurs
Et dames de grandes manières
Aussi belles que les premières.

[p.86]

X
Comment le Dieu d'Amors suivant, 1329
Va au Jardin en espiant
L'Amant, tant qu'il soit bien à point
Que de ses cinq flesches soit point.
Quant j'oi véues les semblances
De ceus qui menoient les dances,
J'oi lors talent que le vergier
Alasse véoir et cerchier,
Et remirer ces biaus moriers,
Ces pins, ces codres, ces loriers.
Les kàroles jà remanoient,
Car tuit li plusors s'en aloient
O lor amies umbroier
Sous ces arbres por dosnoier.
Diex, cum menoient bonne vie!
Fox est qui n'a de tel envie;
Qui autel vie avoir porroit,
De mieudre bien se sofferroit,
Qu'il n'est nul greignor paradis
Qu'avoir amie à son devis.
D'ilecques me parti atant,
Si m'en alai seus esbatant
Par le vergier de çà en là,
Et li Diex d'Amors apela
Tretout maintenant Dous-Regart:
N'a or plus cure qu'il li gart
Son arc: donques sans plus atendre
L'arc li a commandé à tendre,
Et cis gaires n'i atendi,
Tout maintenant l'arc li tendi,

[p.87]

X
Ici vous allez voir comment 1329
Va le Dieu d'Amours épiant
L'Amant, tant que l'instant saisisse
Et de ses flèches le férisse.
Quand les danseurs j'eus admiré
Et leurs semblances à mon gré,
Je pus de ce verger splendide
Visiter les beautés sans guide,
Et rêver sous ces beaux mûriers,
Ces pins, coudriers et lauriers.
Du reste, désertant la danse,
Chacun de chercher le silence
Et l'ombre fraîche deux à deux
Dans les sentiers délicieux.
Dieu! qu'ils menaient joyeuse vie!
Fol de leur sort qui n'eût envie!
Qui telle vie avoir pourrait
D'autre bien moult se passerait;
Car posséder femme qu'on aime
Mieux vaut que le paradis même.
Lors donc, la karole quittant,
Je partis tout seul m'ébattant
Au hasard sur l'herbe nouvelle.
Soudain le Dieu d'Amours appelle
Tous bas Doux-Regard son ami,
Car il n'a plus besoin de lui,
Mais de son arc; sans plus attendre
Il lui commande de le tendre.
Doux-Regard céans obéit,
Tend l'arc, en même temps choisit

[p.88]

Si li bailla et cinq sajetes 1359
Fors et poissans, d'aler loing prestes.
Li Diex d'Amors tantost de loing

[Voir image]
Me prist à suivir, l'arc où poing.
Or me gart Diex de mortel plaie[32]!
Se il fait tant que à moi traie,
Il me grevera moult forment.
Je qui de ce ne soi noient,
Vois par le vergier à délivre,
Et cil pensa bien de moi sivre;
Mès en nul leu ne m'arresté,
Devant que j'oi par tout esté.
Li vergiers par compasséure
Si fu de droite quarréure,
S'ot de lonc autant cum de large;
Nus arbres qui soit qui fruit charge,
Se n'est aucuns arbres hideus,
Dont il n'i ait ou ung, ou deus
Où vergier, ou plus, s'il avient.
Pomiers i ot, bien m'en sovient,
Qui chargoient pomes grenades,
C'est uns fruis moult bons à malades;
De noiers i ot grant foison,
Qui chargoient en la saison
Itel fruit cum sunt nois mugades,
Qui ne sunt ameres, ne fades;
Alemandiers y ot planté,
Et si ot où vergier planté
Maint figuier, et maint biau datier;
Si trovast qu'en éust mestier,
Où vergier mainte bone espice,
Cloz de girofle et requelice,
Graine de paradis novele,
Citoal, anis, et canele[33],