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Cinq des flèches et lui présente 1359
La plus rapide et plus puissante.
Le Dieu d'Amours tantôt de loin
Me prend à suivre l'arc au poing.
Mon Dieu! de blessure mortelle[32b]
Garde-moi; sa flèche cruelle
Me frapperait trop durement!
Moi, sans rien voir, innocemment,
Tandis qu'il me suit et me vise,
Cà et là je vais à ma guise
Sans m'arrêter et sans m'asseoir;
Je veux partout aller, tout voir.
Ce verger couvrait une espace
Carré dont chaque immense face
Formait des angles réguliers.
Il n'était point d'arbres fruitiers,
Fors les malfaisantes espèces,
Dont il n'y eût une ou deux pièces
Au verger, ou plus, s'il advient.
C'était pommiers, il m'en souvient.
Qui tous portaient pommes grenades,
Fruit excellent pour les malades,
Et puis noyers à grand' foison
Qui fruits portaient en la saison
Semblables à des noix muscades
Qui ne sont amères ni fades,
Entremêlés de beaux dattiers
Et de figuiers et d'amandiers;
Voire encor mainte bonne épice,
Clou de girofle et doux réglisse
Pourrait-on, cherchant avec soin,
Trouver, s'il en était besoin,
Graine de paradis nouvelle,
Citoal, anis ou cannelle[33b]

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Et mainte espice délitable, 1393
Que bon mengier fait après table.[34]
Où vergier ot arbres domesches,
Qui chargoient et coins et pesches,
Chataignes, nois, pommes et poires,
Nefles, prunes blanches et noires,
Cerises fresches merveilletes,
Cormes, alies et noisetes;
De haus loriers et de haus pins
Refu tous puéplés li jardins,
Et d'oliviers et de ciprés,
Dont il n'a gaires ici prés:
Ormes y ot branchus et gros,
Et avec ce charmes et fos,
Codres droites, trembles et chesnes,
Erables haus, sapins et fresnes.
Que vous iroie-je notant?
De divers arbres i ot tant,
Que moult en seroie encombrés,
Ains que les éusse nombrés;
Sachiés por voir, li arbres furent
Si loing à loing cum estre durent.
Li ung fu loing de l'autre assis
Plus de cinq toises, ou de sis:
Mès li rain furent lonc et haut,
Et por le leu garder de chaut,
Furent si espés par deseure,
Que li solaus en nesune eure
Ne pooit à terre descendre,
Ne faire mal à l'erbe tendre.
Où vergier ot daims et chevrions,
Et moult grant plenté d'escoirions,
Qui par ces arbres gravissoient;
Connins i avoit qui issoient

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Et mainte épice complément 1393
Choisi du repas d'un gourmand[34b].
Puis en ce verger magnifique
Croît aussi le fruit domestique,
Pêches et coins et cerisiers,
Cormes, alises, noisetiers,
Chataignes, noix, pommes et poires,
Nèfles, prunes blanches et noires.
De tous côtés dans ce jardin
Surgit le laurier, le haut pin,
Des gros ormes l'épais branchage,
Hêtres, charmes au clair feuillage,
Et l'olivier et le cyprès
Comme on n'en voit guère ici-près,
Coudriers droits, trembles et chênes,
Érables hauts, sapins et frênes.
Que vous irai-je encor notant?
D'arbres divers y avait tant,
Qu'avant d'en avoir dit le nombre,
J'ai peur que ce détail encombre.
Sachez aussi qu'avec grand art
On avait, et non par hasard,
Entre eux ménagé la distance
De cinq à six toises, je pense.
Mais de leurs verts rameaux l'ampleur,
Bravant du soleil la chaleur,
L'empêchait au sol de descendre
Dessécher l'herbe fine et tendre,
Sans que jamais pût son ardeur
Percer leur dôme protecteur.
Partout daims et chevreuils timides
Bondissaient, écureuils rapides
Escaladaient le tronc des pins,
Et tout le jour mille lapins

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Toute jor hors de lor tesnieres, 1427
Et en plus de trente manieres
Aloient entr'eus tornoiant
Sor l'erbe fresche verdoiant.
Il ot par leus cleres fontaines,
Sans barbelotes et sans raines,
Cui li arbres fesoient umbre;
Mès n'en sai pas dire le numbre.
Par petis tuiaus que Déduis
Y ot fet fere, et par conduis
S'en aloit l'iaue aval, fesant
Une noise douce et plesant.
Entor les ruissiaus et les rives
Des fontaines cleres et vives,
Poignoit l'erbe freschete et drue;
Ausinc y poïst-l'en sa drue
Couchier comme sor une coite,
Car la terre estoit douce et moite
Por la fontaine, et i venoit
Tant d'erbe cum il convenoit.
Mès moult embelissoit l'afaire
Li leus qui ere de tel aire[35],
Qu'il i avoit tous jours plenté
De flors et yver et esté.
Violete y avoit trop bele,
Et parvenche fresche et novele;
Flors y ot blanches et vermeilles,
De jaunes en i ot merveilles.
Trop par estoit la terre cointe,
Qu'ele ere piolée et pointe
De flors de diverses colors,
Dont moult sunt bonnes les odors.
Ne vous tenrai jà longue fable
Du leu plesant et délitable;

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Saillissaient hors de leur tanières, 1427
Et de plus de trente manières
Se poursuivaient en tournoyant
Parmi le gazon verdoyant.
De tous côtés claires fontaines,
Sans crapauds ni bêtes vilaines,
Coulaient sous le feuillage ombreux.
Ces ruisseaux étaient si nombreux
Que Déduit fit faire une foule
De petits tuyaux où s'écoule
Par maints canaux l'onde faisant
Un murmure doux et plaisant.
Entour ces ruisseaux et les rives
Des fontaines claires et vives
Frais et dru poussait le gazon.
Aussi coucher y pourrait-on
Sa mie ainsi que sur la coite,
Car la terre était douce et moite
Par la fontaine, et il venait
Tant d'herbe comme il convenait.
Mais moult embellissait l'affaire
Surtout le beau site dont l'aire[35b]
Donnait le jour à quantité
De fleurs et l'hiver et l'été.
Violette y avait trop belle
Et pervenche fraîche et nouvelle,
Et fleurs vermeilles et fleurs d'or
Et d'azur à merveille encor;
La terre était toute émaillée,
Toute peinte et bariolée
De fleurs de diverses couleurs
Dont moult sont bonnes les odeurs.
Je ne vous tiendrai longue fable
De ce lieu plaisant, délectable;