XII
Comment Narcisus se mira
A la fontaine, et souspira
Par amour, tant qu'il fist partir
S'âme du corps, sans départir.
Si vit en l'iaue clere et nete
Son vis, son nés et sa bouchete,
Et cis maintenant s'esbahi;
Car ses umbres l'ot si trahi,
Torturé fut encore un jour 1517
Et consumé du même amour,
C'est-à-dire sans espérance,
Pour qu'il eût enfin conscience
Du deuil qu'a le loyal amant
Qu'on rejette si vilement.
A sa prière raisonnable,
Dieu sut se montrer favorable
Et voulut que Narcisse un jour
S'en vint justement, de retour
De la chasse, vers cette source,
Fatigué d'une longue course,
Chercher l'ombre sous le grand pin.
Par monts, par vaux, dès le matin,
Il courait le bois et la plaine;
Exténué, tout hors d'haleine,
Altéré par l'âpre chaleur,
Il vit sous l'arbre protecteur
La source vive et transparente.
Pour étancher sa soif ardente
Et tremper ses lèvres dans l'eau,
Il se pencha sur le ruisseau.
XII
Comment Narcisse, qui se mire
A la fontaine, tant soupire
Par amour, qu'il se fait partir
L'âme du corps sans départir.
Quant il vit dans l'eau claire et nette
Son front, son nez, et sa bouchete,
Il resta soudain ébahi,
Car son ombre l'avait trahi
Que cuida véoir la figure 1547
D'ung enfant bel à desmesure.
Lors se sot bien Amors vengier
Du grant orguel et du dangier
Que Narcisus li ot mené.
Lors li fu bien guerredoné,
Qu'il musa tant à la fontaine,
Qu'il ama son umbre demaine,
Si en fu mors à la parclose.
Ce est la somme de la chose:
Car quant il vit qu'il ne porroit
Acomplir ce qu'il desirroit,
Et qu'il i fu si pris par sort,
Qu'il n'en pooit avoir confort
En nule guise, n'en nul sens,
Il perdi d'ire tout le sens,
Et fu mors en poi de termine.
Ainsinc si ot de la meschine
Qu'il avoit d'amors escondite,
Son guerredon et sa merite.
Dames, cest exemple aprenés,
Qui vers vos amis mesprenés;
Car se vous les lessiés morir,
Diex le vous sara bien merir.
Quant li escris m'ot fait savoir
Que ce estoit tretout por voir
La fontaine au biau Narcisus,
Je m'en trais lors ung poi en sus,
Que dedens n'osai regarder,
Ains commençai à coarder,
Quant de Narcisus me sovint,
Cui malement en mesavint;
Mès ge me pensai qu'asséur,
Sans paor de mavés éur,
En lui faisant voir la figure 1547
D'une enfant belle sans mesure.
Pour punir Narcisse et le deuil
Qu'il avait fait et son orgueil,
Amour alors tint sa vengeance
Et lui donna sa récompense.
Au bord de l'eau Narcisse heureux
Resta de son ombre amoureux,
Et de sa mort ce fut la cause.
Voici le détail de la chose:
Car lorsqu'il vit qu'il ne pourrait
Accomplir ce qu'il désirait,
Lorsqu'il comprit à sa souffrance
Qu'il n'aurait jamais jouissance
En nul sens, en nulle façon,
Il perdit d'ire la raison
Et de mourir ne larda guère.
Ainsi s'exauça la prière
De cette amante dont un jour
Il avait méprisé l'amour.
Vous, envers vos amis cruelles,
Dames, retenez ces modèles;
Car si vous les laissiez mourir,
Dieu saurait bien vous en punir.
Quand je connus par cet indice
Que la fontaine de Narcisse
C'était, mon premier mouvement
Fut de m'enfuir en ce moment
Sans regarder l'onde trompeuse;
Car alors l'aventure affreuse
De Narcisse m'épouvantait
Qui mort si malement était.
Pourtant il me vint la pensée
Que ma crainte était insensée,