A la fontaine aler pooie, 1581
Por folie m'en esmaioie.
De la fontaine m'apressai,
Quant ge fui près, si m'abessai
Por véoir l'iaue qui coroit,
Et la gravele qui paroit[36]
Au fons plus clere qu'argens fins,
De la fontaine c'est la fins.
En tout le monde n'ot si bele,
L'iaue est tousdis fresche et novele,
Qui nuit et jor sourt à grans ondes
Par deux doiz creuses et parfondes.
Tout entour point l'erbe menue,
Qui vient por l'iaue espesse et drue,
Et en iver ne puet morir
Ne que l'iaue ne puet tarir.
Où fons de la fontaine aval,
Avoit deux pierres de cristal
Qu'à grande entente remirai,
Et une chose vous dirai,
Qu'à merveilles, ce cuit, tenrés
Tout maintenant que vous l'orrés.
Quant li solaus qui tout aguete,
Ses rais en la fontaine giete,
Et la clartés aval descent,
Lors perent colors plus de cent
Où cristal, qui por le soleil
Devient ynde, jaune et vermeil:
Si ot le cristal merveilleus
Itel force que tous li leus,
Arbres et flors et quanqu'aorne
Li vergiers, i pert tout aorne,
Et por faire la chose entendre,
Un essample vous veil aprendre.
Que j'étais fou de m'effrayer 1581
Et pouvais bien en essayer.
Alors donc, reprenant courage,
Je me baissai sur le rivage,
Afin de voir l'eau qui courait
Et la gravele qui parait
Le fond, plus qu'argent claire et fine;
La fontaine là se termine.
Au monde il n'est rien de si beau!
Le flot toujours frais et nouveau
Sourd nuit et jour à grandes ondes
Par deux rigoles moult profondes.
Jamais la source ne tarit;
Le froid en hiver n'y sévit,
Et tout autour l'herbe menue
Par l'eau s'étale épaisse et drue.
Au fond de la fontaine aval
Brillent deux pierres de cristal
Que longtemps étonné j'admire;
Or une chose vais vous dire
Que pour merveilleuse tiendrez
Sans nul doute quand l'ouïrez.
Lorsque le soleil, qui tout guette,
Ses rais en la fontaine jette,
Et qu'aval la clarté descend,
On voit de couleurs plus de cent
Nuancer le cristal limpide,
Vermeil, azur, jaune splendide.
Telle du cristal merveilleux
Est la vertu, que tous les lieux,
Arbres et fleurs qui embellissent
Ce beau verger, s'y réfléchissent.
Pour la chose mieux expliquer,
Un exemple vais appliquer.
Ainsinc cum li miréors montre 1615
Les choses qui li sunt encontre,
Et y voit-l'en sans coverture
Et lor color, et lor figure;
Tretout ausinc vous dis por voir,
Que li cristal, sans décevoir,
Tout l'estre du vergier accusent
A ceus qui dedens l'iaue musent:
Car tous jours quelque part qu'il soient,
L'une moitié du vergier voient;
Et s'il se tornent maintenant,
Pueent véoir le remenant.
Si n'i a si petite chose,
Tant reposte, ne tant enclose,
Dont démonstrance n'i soit faite,
Cum s'ele iert es cristaus portraite.
C'est li miréoirs périlleus,
Où Narcisus li orguilleus
Mira sa face et ses yex vers,
Dont il jut puis mors tout envers.
Qui en cel miréor se mire,
Ne puet avoir garant de mire,
[Voir image]
Que tel chose à ses yex ne voie,
Qui d'amer l'a tost mis en voie.
Maint vaillant homme a mis à glaive
Cis miréors, car li plus saive,
Li plus preus, li miex afetié
I sunt tost pris et aguetié.
Ci sourt as gens novele rage,
Ici se changent li corage;
Ci n'a mestier, sens, ne mesure,
Ci est d'amer volenté pure;
Ci ne se set conseiller nus,
Car Cupido li fils Venus,
De même qu'un miroir nous montre 1615
Tous les objets mis à l'encontre,
Et reproduit exactement
Forme, couleur, ajustement,
Telle au cristal chaque facette
Dans ses moindres détails reflète
Tout le verger délicieux;
Car sitôt que tombent les yeux
Dessus, de quelque point qu'ils soient,
Une moitié du verger voient,
Et s'ils se tournent maintenant
Ils aperçoivent le restant.
Or n'est-il si petite chose,
Si cachée et si bien enclose,
Que ne nous montrent ces cristaux
Comme pourtraites dans les eaux.
C'est en cette onde périlleuse
Que mira sa face orgueilleuse
Le fier Narcisse et ses yeux vairs
Dont il chut mort tout à l'envers.
Malheur à celui qui se mire
En ce miroir, car le délire
D'amour s'empare de son coeur
Et n'est remède à sa douleur.
Que de vaillants ont eu la vie
Par ce miroir fatal ravie!
Le plus rusé, le plus prudent,
Le plus sage est pris et se rend.
Saisi d'une incroyable rage,
L'esprit s'égare malgré l'âge;
Rien n'y fait, ni sens, ni pudeur,
Car c'est l'amour et sa fureur;
Tous à lutter perdent leur peine,
Car tout autour de la fontaine,