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Sema ici d'Amors la graine 1649
Qui toute a çainte la fontaine;
Et fist ses las environ tendre,
Et ses engins i mist por prendre
Damoiseles et Damoisiaus,
Qu'Amors ne velt autres oisiaus.
Por la graine qui fu semée,
Fu cele fontaine clamée
La Fontaine d'Amors par droit,
Dont plusors ont en maint endroit
Parlé, en romans et en livre;
Mais jamès n'orrez miex descrivre
La verité de la matere,
Cum ge la vous vodré retrere.
Adès me plot à demorer
A la fontaine, et remirer
Les deus cristaus qui me monstroient
Mil choses qui ilec estoient.
Mès de fort hore m'i miré:
Las! tant en ai puis souspiré!
Cis miréors m'a décéu;
Se j'éusse avant cognéu
Quex sa force ert et sa vertu,
Ne m'i fusse jà embatu:
Car meintenant où las chaï
Qui meint homme ont pris et traï.
Où miroer entre mil choses,
Choisi rosiers chargiés de roses,
Qui estoient en ung détor
D'une haie clos tout entor:
Adont m'en prist si grant envie,
Que ne laissasse por Pavie,
Ne por Paris, que ge n'alasse
Là où ge vi la greignor masse.

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Le fils de Vénus, Cupidon, 1649
Sema d'Amour graine à foison,
Et fit ses lacs environ tendre
Et ses engins y mit pour prendre
Damoiselles et damoiseaux;
Amour ne chasse autres oiseaux.
Pour la graine qui fut semée,
Cette fontaine fut nommée
Fontaine d'Amour à bon droit,
Que plusieurs ont en maint endroit
Décrite en roman comme en conte;
Mais jamais n'ouïrez, je compte,
Comme en ce livre peinte elle est
La verité sur ce sujet.
Lors, sans pouvoir quitter la rive,
Ma vue admirait attentive
Sur les cristaux et tour à tour
Toutes les beautés d'alentour.
Trop longtemps je goûtai ces charmes;
Combien m'ont-ils coûtés de larmes
Depuis, hélas! car m'a déçu
Ce miroir, et si j'avais su
Quel était son pouvoir funeste,
Je l'aurais fui comme la peste;
Et maintenant je suis tombé
Où tant d'autres ont succombé!
Au miroir, entre mille choses,
J'élus rosiers chargés de roses
Qui se trouvaient en un détour
D'une haie enclos tout autour.
Ils me faisaient si grande envie
Qu'on m'eût en vain offert Pavie
Ou Paris, pour ne pas aller
Le plus gros buisson contempler.

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Quant cele rage m'ot si pris, 1683
Dont maint ont esté entrepris,
Vers les rosiers tantost me très;
Et sachiés que quant g'en fui près,
L'oudor des roses savorées
M'entra ens jusques es corées,
Que por noient fusse embasmés:
Se assailli ou mesamés
Ne cremisse estre, g'en cuillisse,
Au mains une que ge tenisse
En ma main, por l'odor sentir;
Mès paor oi du repentir:
Car il en péust de legier
Peser au seignor du vergier.
Des roses i ot grans monciaus,
Si beles ne vit homs sous ciaus;
Boutons i ot petis et clos,
Et tiex qui sunt ung poi plus gros.
Si en i ot d'autre moison
Qui se traient à lor soison,
Et s'aprestoient d'espanir,
Et cil ne font pas à haïr.
Les roses overtes et lées
Sunt en ung jor toutes alées;
Mès li bouton durent tuit frois
A tout le mains deux jors ou trois.
Icil bouton forment me plurent,
Oncques plus bel nul leu ne crurent.
Qui en porroit ung acroichier,
Il le devroit avoir moult chier;
S'ung chapel en péusse avoir,
Je n'en préisse nul avoir.
Entre ces boutons en eslui
Ung si très-bel, qu'envers celui

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Quand m'eut ainsi pris cette rage 1683
Dont maint a subi le ravage,
Vers les rosiers me dirigeai.
Sachez que quand j'en approchai,
L'odeur suave des broussailles
Me pénétra jusqu'aux entrailles,
Et j'en étais comme embaumé.
N'était la peur d'être blâmé
Ou saisi, j'aurais, mais je n'ose,
Cueilli de ma main une rose,
Pour au moins son odeur sentir;
Mais j'avais peur du repentir,
Car de ce beau verger le maître
S'en fut moult courroucé peut-être.
Je vis de roses grands monceaux,
Mille boutons petits et gros
Et maintes fleurs encore closes.
Ci-bas il n'est si belles roses!
D'autres étaient à grand' foison
Qui touchaient presque à leur saison,
Mais pas encore épanouies;
Celles-là sont les moins haïes.
Car les roses au large sein
N'ont guère à vivre qu'un matin,
Tandis que celles fraîches nées
Ont encor deux ou trois journées.
Ces jolis boutons j'admirais
Comme en nul lieu n'en crut jamais;
Heureux qui pourrait en prendre une!
Comme j'envierais sa fortune!
Et pour en être couronné,
J'aurais à l'instant tout donné.
Entre toutes j'en choisis une
Si belle, que près d'elle aucune

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Nus des autres riens ne prisié, 1717
Puis que ge l'oi bien avisié:
Car une color l'enlumine,
Qui est si vermeille et si fine,
Com Nature la pot plus faire.
Des foilles i ot quatre paire
Que Nature par grant mestire
I ot assises tire à tire.
La coe ot droite comme jons,
Et par dessus siet li boutons,
Si qu'il ne cline, ne ne pent.
L'odor de lui entor s'espent;
La soatime qui en ist,
Toute la place replenist.
Quant ge le senti si flairier,
Ge n'oi talent de repairier,
Ains m'aprochasse por le prendre
Se g'i osasse la main tendre.
Mès chardon felon et poignant
M'en aloient moult esloignant;
Espines tranchans et aguës,
Orties et ronces crochuës
Ne me lessierent avant traire,
Que je m'en cremoie mal faire.