A son égal je ne prisai. 1717
A juste titre l'avisai,
Car une couleur l'enlumine
Qui est aussi vermeille et fine
Que Nature jamais n'en fit;
Avec grand art elle y assit
De feuilles quatre belles paires,
Côte à côte fermes et fières.
La queue est droite comme un jonc
Et par dessus sied le bouton
Qui point ne pend ni ne s'incline,
Et son odeur suave et fine
Tout à l'entour de lui s'épand,
Toute la place remplissant.
Sitôt que je sentis la rose,
Je ne rêvai plus qu'une chose,
M'en approcher et la cueillir;
Mais n'osait ma main la saisir,
Car les ronces et les épines,
Autour dressant leurs pointes fines,
M'arrêtaient; les chardons aigus,
Les houx, cent arbrisseaux crochus
Menaçaient la main téméraire,
Et trop craignais-je mal m'y faire.
XIII
Ci dit l'Aucteur coment Amours[37] 1741
Trait à l'Amant qui pour les flours
S'estoit el vergier embatu,
Pour le bouton qu'il a sentu,
Qu'il en cuida tant aprochier,
Qu'il le péust à lui sachier;
Mez ne s'osoit traire en avant,
Car Amours l'aloit espiant.
Li Diex d'Amors qui, l'arc tendu,
Avoit toute jor atendu
A moi porsivre et espier,
S'iert arrestez lez ung figuier;
Et quant il ot apercéu
Que j'avoie ainsinc esléu
Ce bouton qui plus me plesoit
Que nus des autres ne fesoit,
Il a tantost pris une floiche,
Et quant la corde fu en coiche,
Il entesa jusqu'à l'oreille
L'arc qui estoit fort à merveille,
Et trait à moi par tel devise,
Que parmi l'oel m'a où cuer mise
La sajete par grant roidor:
Adonc me prist une froidor,
Dont ge dessous chaut peliçon
Oi puis sentu mainte friçon.
Quant j'oi ainsinc esté bersés,
A terre fui tantost versés;
Li cors me faut, li cuers me ment,
Pasmé jui iluec longuement.
XIII
Ici l'Auteur nous dit comment[37b] 1741
Le Dieu d'Amours perce l'Amant,
Dans le verger près de la Rose,
Au moment où il se dispose
A tirer et cueillir la fleur,
Enivré par la douce odeur;
Mais sans contenter son envie
Car Amour est là qui l'épie.
Le Dieu d'Amours qui, l'arc tendu,
N'avait pas un instant perdu,
L'oeil au guet, à suivre ma trace,
Près d'un figuier prit enfin place;
Puis, saisissant l'occasion
Où je restais d'émotion
Devant la rose préférée
Et si ardemment désirée,
Soudain une flèche il brandit,
La corde dans la coche mit,
Et bandant jusqu'à son oreille
L'arc qui était fort à merveille,
Avec telle adresse il tira,
Que jusqu'au coeur me pénétra
Par l'oeil cette flèche acérée.
Adonc une sueur glacée
Me prit sous mon chaud pelisson,
Et j'ai senti maint grand frisson.
De cette flèche meurtrière
Atteint, je tombai sur la terre;
Soudain mon coeur avait failli,
Et mes genoux avaient fléchi,
Et quant ge vins de pasmoison, 1771
Et j'oi mon sens et ma roison,
Je fui moult vains, et si cuidié
Grant fez de sanc avoir vuidié;
Mès la sajete qui m'ot point,
Ne trait onques sanc de moi point,
Ains fu la plaie toute soiche.
Je pris lors à deux mains la floiche,
Et la commençai à tirer,
Et en tirant à souspirer;
Et tant tirai, que j'amené
Le fust à moi tout empené.
Mais la sajete barbelée,
Qui Biautés estoit apelée,
Fu si dedens mon cuer fichie,
Qu'el n'en pot estre hors sachie,
Ainçois remest li fers dedans[38],
Que n'en issi goute de sans.
Angoisseux fui moult et troublez
Por le péril qui fu doublez;
Ne soi que faire ne que dire,
Ne de ma plaie où trover mire;
Que par herbe, ne par racine,
N'en atendoie médecine.
Vers le bouton tant me tréoit
Mes cuers, que aillors ne béoit:
Se ge l'éusse en ma baillie,
Il m'éust rendue la vie;
Le véoir sans plus et l'odor
M'alejeoient moult ma dolor.
Ge me commençai lors à traire
Vers le bouton qui soef flaire;
Mès Amors ot jà recovrée
Une autre floiche à or ovrée.
Je gisais là sans connaissance 1771
Dans une longue défaillance.
Revenu de ma pamoison,
Quand j'eus mon sens et ma raison,
J'étais si faible que sans doute
Mon sang s'écoulait goutte à goutte.
Mais non, le trait qui m'a percé
Goutte de sang n'avait versé,
Et la plaie était toute sèche.
Lors, à deux mains, je pris la flèche,
Et commençai à la tirer,
Et en tirant à soupirer,
Et tant tirai qu'enfin l'enture
Seule amenai de ma blessure.
Mais le dard de fer barbelé,
Beauté qu'on avait appelé,
Dans mon coeur avec tant de force
Était fiché, qu'en vain m'efforce;
Toujours le fer dedans restait[38b]
Et de sang goutte ne sortait.
Grands sont mon angoisse et mon trouble
Car le péril est ainsi double.
Je restai muet, incertain,
Car où trouver un médecin,
De quelle herbe, quelle racine
Tirer remède ou médecine?
Et tant le bouton attirait
Mon coeur, qu'ailleurs il n'aspirait.
Posséder cette fleur chérie
M'eût à coup sûr rendu la vie;
Car la voir, sans plus, et sentir,
Suffit à mon mal adoucir.
Je me traîne lors à grand'peine
Vers la Rose à la douce haleine;