[p.121]

Et le bouton cueillir ne pus. 1873
Près de la haie, au pied, je dus
Demeurer tout joignant les roses
D'épines tretoutes encloses.
Mais tout près j'étais moult content,
Rien que de sentir seulement
Du bouton l'odeur délectable
Et goûter la joie ineffable
De le voir à discrétion,
Et dans mon admiration
J'oubliais jusqu'à ma souffrance,
Si grande était ma jouissance!
J'étais guéri, j'étais heureux,
Et jamais de quitter ces lieux
Ni d'avoir la rose laissée
N'eût pu venir à ma pensée.
Quand je fus resté là longtemps,
Le Dieu d'Amours qui, tout le temps,
Mon coeur dépèce comme cible,
Me redonne un assaut terrible,
Et pour mieux me mettre à méchef
Lance une flèche déréchef,
Et droit au coeur sous la mamelle
Il me fait blessure nouvelle.
Compagnie avait nom ce trait;
Nul n'en sais qui sitôt mettrait
A merci dame ou damoiselle.
Des premières il renouvelle
La grand douleur subitement,
Trois fois me pâme en un moment.
Au revenir plains et soupire,
Car ma douleur croît et empire;
Je perds tout espoir de guérir
Ou même allégeance obtenir.

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Miex vosisse estre mors que vis, 1905
Car en la fin, ce m'est avis,
Fera Amors de moi martir:
Ge ne m'en puis par el partir.
Il a endementieres prise
Une autre floiche que moult prise
Et que ge tiens à moult pesant:
C'est Biau-Semblant, qui ne consent
A nul Amant qu'il se repente
D'Amors servir, por mal qu'il sente.
Ele iert aguë por percier,
Et trenchans cum rasoir d'acier;
Mès Amors a moult bien la pointe
D'ung oignement précieux ointe,
Por ce que trop me péust nuire;
Qu'Amors ne viaut pas que je muire,
Ains viaut que j'aie alégement
Por l'ointure de l'oignement,
Qui iert tout de réconfort plains.
Amors l'avoit fait à ses mains
Por les fins amans conforter,
Et por lor maus miex deporter.
Il a cele floiche à moi traite,
Qui m'a où cuer grant plaie faite;
Mais li oignemens s'espandi
Par mes plaies, si me rendi
Le cuer qui m'iere tout faillis;
Ge fusse mors et mal-baillis
Se li dous oignement ne fust.
De la floiche très fors le fust,
Mès la sajete est ens remese,
Qui de novel ot esté rese:
S'en i ot cinq bien enserrées,
Qui n'en porent estre sachiées.

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Mieux vaut la mort qu'une existence 1907
Si dure, car me veut, je pense,
Le Dieu d'Amours martyriser;
Je voudrais fuir, ne puis l'oser.
Et pendant ce temps il me vise
D'un nouveau trait que moult je prise
Et tiens pour des plus dangereux,
C'est Beau-Semblant. Le malheureux
Amant atteint de sa morsure
Bénit le mal qui le torture.
Car son dard est aigu, perçant,
Comme rasoir d'acier tranchant;
Mais Dieu d'Amours en a la pointe
D'un onguent moult précieux ointe,
Pour que le mal ne soit trop fort,
Car Amour ne veut pas ma mort,
Mais veut que me vienne allégeance
Au contraire par l'influence
De l'onguent de reconfort plein;
Amour l'avait fait de sa main,
En lui fins amants confort puisent,
Par lui les maux se cicatrisent.
Amour a contre moi tiré
La flèche et mon coeur déchiré;
Mais j'ai senti l'onguent s'épandre
Par mes blessures, et me rendre
Le coeur qui m'était tout failli;
Je fusse mort, anéanti,
N'était cet onguent salutaire.
De la flèche je pus extraire
Le fût; mais le dard est resté
Qu'il avait de nouveau jeté,
Et ces cinq pointes là fichées
Jamais n'en seront arrachées.

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Li oignemens moult me valu, 1939
Mès toutes voies me dolu
La plaie, si que la dolor
Me faisoit muer la color.
Ceste floiche ot fiere coustume,
Douçor i ot et amertume.
J'ai bien sentu et cognéu
Qu'el m'a aidié et m'a néu;
Il ot angoisse en la pointure
Mès moult m'assoaga l'ointure:
D'une part m'oint, d'autre me cuit,
Ainsinc m'aide, ainsinc me nuit.


XIV
Comment Amours sans plus attendre,
Alla tost courant l'Amant prendre,
En luy disant qu'il se rendist
A luy, et que plut n'attendist.
Lors est tout maintenant venus
Li Diex d'Amors les saus menus;
Enciez qu'il vint, si m'escria:
Vassal, pris ies, noient n'i a
Du contredit, ne du défendre,
Ne fai pas dangier de toi rendre;
Tant plus volentiers te rendras,
Et plus tost à merci vendras.
Il est fos qui maine dangier
Vers cil qu'il déust losengier,
Et qu'il convient à suploier.
Tu ne pués vers moi forçoier,
Et si te veil bien enseignier
Que tu ne pués riens gaaigner